— Tu m’aimeras toujours, n’est-ce pas ?
— Certes ! répondit-il.
— Mais toujours, toujours, toujours ?
— Ah ! fit-il alors, je ne sais plus ! Toujours, je ne dis pas : mais toujours, toujours, toujours, c’est trop, à la fin !
Sur quoi Mme Sophie Dupont, l’âme emplie du plus amer et du plus légitime désespoir, s’en fut chercher son revolver. C’était une arme élégante et d’une grande précision qu’elle s’était fait offrir par son époux à l’occasion du nouvel an, donnant pour motif que toutes ses amies « avaient le leur », et que n’en point posséder la mettait dans le plus fâcheux état d’infériorité mondaine. Appuyant ce bijou sur l’oreille droite de M. Dupont, elle lui fit sauter le crâne en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire ; je parle ici, on le comprend bien, le langage littéraire de l’acte d’accusation.
Car Mme Dupont passa en cour d’assises. Simple formalité d’ailleurs, vous n’en doutez point. Elle fut acquittée sans difficulté, le jury n’ayant feint que pour la forme de se retirer pour en délibérer ; sa conviction était faite avant même l’ouverture des débats. Si quelque hésitation s’était, par impossible, manifestée chez certains de ses membres, un document irréfragable, produit par l’avocat de l’accusée, eût suffi à le dissiper. Cette pièce n’était autre que la copie de l’acte de mariage, appuyée du contrat signé par Me Dupuy-Roger, notaire à Paris ; Mme Dupont était bien la femme légitime de M. Dupont, on ne pouvait garder aucun doute à cet égard. Il n’en fallait pas davantage pour entraîner la conviction des quelques jurés, bien rares d’ailleurs, qui attachent encore quelque importance à la solennité un peu désuète des justes noces : Mme Dupont étant la femme légitime de l’homme qu’elle avait décervelé, elle avait le droit imprescriptible, reconnu quelque temps auparavant par la bouche même du ministère public, de le décerveler. Et tout le monde se déclara entièrement satisfait de ce verdict, y compris l’administration des pompes funèbres.
Mais il se trouva que la mort inattendue de M. Dupont jeta le plus grand trouble dans l’âme de M. Dulac, son ami, dont elle désorganisait l’existence. M. Dulac était affligé de ce besoin d’amitié intellectuelle que seule peuvent satisfaire des épanchements cordiaux et quotidiens avec un vieux camarade. Il se sentit lésé dans ses droits comme dans son affection. Sans contester la justice de la décision prise par le jury, puisqu’il s’agissait d’un crime passionnel, il considéra qu’étant lui-même un passionnel, son premier devoir était de tuer incontinent Mme Dupont, qui l’avait blessé dans ses sentiments. Donc s’étant présenté chez elle sous couleur de lui offrir ses félicitations, il la jeta par la fenêtre, et elle en mourut comme il faut.
Le motif noble et désintéressé de cette défenestration ne se pouvant contester, ce fut avec une tranquillité au moins égale à celle qu’avait montrée précédemment sa victime qu’il se présenta aux assises. Un juré cependant, au cours de la délibération qui suivit les plaidoiries, émit une objection : « Le droit personnel qu’avait l’accusé de suivre les impulsions de son cœur généreux, dit-il, est hors de discussion. Mais est-il permis d’oublier que la personne qu’il a exécutée avait été précédemment acquittée par le jury : et n’y a-t-il pas dans son acte, par conséquent, un outrage à la majesté de cette institution, outrage qui exigerait un châtiment ? »
La question ainsi posée parut délicate. Cependant le chef du jury s’étant élevé avec vigueur contre une condamnation de pure rancune, rappela ses collègues à l’observation des principes et des traditions : et M. Dulac fut acquitté. La presse eut soin de noter les applaudissements qui éclatèrent dans le prétoire.
M. Dulac eut quelque peine à fuir la foule de ses enthousiastes admirateurs. Il y parvint enfin. Comme il touchait, solitaire, au seuil de sa demeure, un jeune homme dont le maintien marquait à la fois la mélancolie et la dignité l’aborda fort courtoisement :