— Monsieur le président, dit Pouilledieu, c’est quand j’ai été pour faire mon service militaire… J’suis syndiqué, comme tout le monde, parce qu’on peut pas faire autrement, mais j’suis pas anarchiste, j’suis pas antipatriote, j’aime la France, monsieur le président !

— Ces sentiments vous honorent, approuva M. Torteru des Ormeaux, mais ce n’est pas la question.

— J’aime la France, continua Pouilledieu, mais je gagnais de bonnes journées, j’étais bon ouvrier, ça m’embêtait de me perdre complètement la main, et enfin, n’est-ce pas, tant qu’à tirer trois ans, il vaut mieux les tirer le plus doucement qu’on peut. C’est légitime, c’est dans l’ordre… Alors je reçus, comme tous les camarades, une circulaire d’une agence pour me marier.

— Vous dites ? interrogea le président.

— La v’là, fit Pouilledieu, j’l’ai conservée… Elle dit qu’il y a une loi qui fait de grands avantages aux soldats mariés, qu’on les laisse sortir à cinq heures, qu’on leur donne la permission de la nuit tous les soirs, et des congés chaque année, de vraies vacances, quoi : des vacances où c’est qu’on peut travailler et gagner sa vie. Et la circulaire disait aussi que l’agence s’engageait à me fournir une femme qui promettrait par écrit, quand ça serait la classe, de divorcer, de tirer de son côté, moi du mien, ni vu ni connu… Monsieur le président, c’était à considérer ! On m’a présenté à Madame, en me disant qu’elle était de tout repos, qu’elle avait l’habitude d’épouser des soldats pour ça, qu’elle en était à son quatrième divorce avec des soldats, et que ça n’était pas bien cher, la prime à payer. J’avais des économies, j’ai fait le coup. Mettez-vous à ma place !

— L’institution du mariage, répondit le président, écartant cette proposition, est d’un intérêt primordial pour la société. Celle-ci ne peut admettre, dans les conventions conjugales, de clause résolutoire pour les parties.

— Monsieur le président, poursuivit Pouilledieu sans comprendre, j’ai tiré mon temps assez agréablement. Les jours d’été, j’trouvais encore à bricoler chez d’anciens patrons, j’faisais aussi des heures de nuit, comptées double. Le lendemain matin, dame, j’avais les jambes un peu molles à la manœuvre ; mais on mettait ça sus l’compte que j’étais nouveau marié : ça passait. Et puis, à partir du mois d’juin, bonsoir la compagnie, on peut dire ! On m’voyait plus à la troisième du deux. Pendant c’temps-là, j’m’arrangeais assez bien avec Madame…

Il se tourna vers Louise-Emilie, qui se cachait la figure dans les mains.

— C’est une femme d’expérience, poursuivit-il placidement ; elle a vingt ans de plus que moi ! Et pour ce qui est du ménage, on peut plus mal tomber. Elle a du soin, elle est économe, elle est propre, elle s’habille pas mal — à c’t’âge-là, les femmes, faut qu’ça s’habille, sans ça… Mais, m’sieur l’président, cria-t-il, d’un sursaut, c’était tout de même une affaire qu’on avait fait, n’est-ce pas ? On était marié jusqu’à la classe, on d’vait s’démarier après, c’était l’contrat. Madame est bien gentille, elle est même trop gentille, dans un sens, et j’ai rien à dire contre elle : mais elle a quarante ans, j’en ai vingt-trois : j’peux pas traîner toute ma vie avec elle, c’est pas sérieux, elle est trop moche. Elle a promis de s’divorcer, qu’elle s’divorce ! J’connais qu’ça.

Alors, Louise-Emilie Barbenoire, femme Pouilledieu, se leva, criant à son tour :