Cependant le jeu pouvait, dans l’avenir, n’être pas sans danger. En mettant les choses au mieux, Mme Le Courant était sur une mauvaise pente. Il se devait à lui-même de l’avertir, affectueusement, indulgemment, comme un vieux camarade, un ami qui ne doute pas de l’amour d’une femme toujours aimante, mais veut la mettre en garde contre les résultats de légèretés irréfléchies, involontaires. Oui, c’était ça, c’était bien ça. Tout de la sorte se mettait harmonieusement d’accord, sa dignité et l’intérêt de la paix conjugale. Il s’entendait déjà parler : « Ma chérie, tu ne t’es pas rendue compte. Et tu peux faire le malheur de ce pauvre garçon, sans le vouloir. Son imagination peut lui montrer un espoir qui n’est pas, une fin qui n’a jamais été dans ta pensée… »

M. Le Courant fit un pas vers la chambre à coucher, puis s’arrêta.

« Ça va faire une scène ! se dit-il. J’aurai beau m’y prendre le plus doucement, le plus gentiment du monde, ça fera une scène. »

Il avait horreur des larmes, il avait horreur des scènes, des repas muets ou boudeurs, des nuits insomnieuses où deux êtres humains, un homme et une femme, durant que leurs corps se touchent, agitent des pensées ennemies, grandissent maladivement de médiocres griefs, qu’ils pensaient, l’un et l’autre, oublier et qui remontent à la surface de leur conscience.

« Je le dois, pourtant ! » décida M. Le Courant, rassemblant toute son énergie.

Il ouvrit la porte de la chambre conjugale. Mme Le Courant trempait un toast dans une tasse de thé.

— C’est toi ? Tu es habillé ? fit-elle, en levant vers son mari des yeux tranquilles.

— Je voulais seulement te demander, dit M. Le Courant… Cette dame, cette Américaine, je crois, à côté de qui j’ai dîné hier, qui est-ce ?…

LE SIMULATEUR

Il y a des heures où les hommes révèlent, sans cause apparente, les plus intimes secrets de leur vie, même ce qui peut leur nuire, même ce qui peut les rendre ridicules. Et quand ils ont parlé, ils ne savent plus pourquoi. Assez rarement, en tout cas beaucoup moins fréquemment qu’on ne pense, c’est qu’ils ont trop bien soupé. Plus souvent c’est qu’un grand silence tombe, juste au moment où au cercle, entre amis, la conversation vient d’être si vive qu’elle a excité les cerveaux et qu’on donnerait tout au monde pour qu’elle continuât. Alors, inévitablement, il se trouve quelqu’un qui veut continuer : et dans son esprit il ne découvre plus rien à dire que ce qu’il avait toujours caché. Il ouvre la bouche, et c’est comme si une force aveugle le poussait.