… On venait de rappeler le nom de ce cuisinier de navire, qui a pris le nom, tout simplement, d’un prince de maison impériale, associé sa vie à celle d’une femme très distinguée, dont il avait fait sa première dupe, et soutenu d’escroqueries cette fausse grandeur.
— Il voulait se procurer de l’argent, voilà tout ! dit un des membres du cercle.
Et tout le monde se tut parce que cette phrase paraissait énoncer une si grosse vérité qu’elle en était grossière, et fermait la conversation. Mais Hervé Benty posa un peu brusquement sa tasse de verveine sur le manteau de la cheminée.
— Vous croyez que ça suffit comme explication, vous ? dit-il. Vous croyez que la seule avidité, la paresse, le manque de scrupule suffisent pour produire ces grands acteurs ? Comme ça serait simple, n’est-ce pas ! Seulement, ce n’est pas vrai. Et j’ai le droit de vous le dire, moi : j’en sais davantage, et par expérience !
Benty possède une des fortunes les mieux assises de France. Il n’a pas de grands besoins, il ne joue que ce qu’il faut pour ne pas être remarqué, et « faire vivre le cercle », suivant une expression courante ; il n’a pas de liaison coûteuse. Comment savait-il d’expérience ?… Ce fut avec une certaine curiosité qu’on le regarda.
— La première condition, poursuivit-il, c’est d’avoir besoin de sortir de sa peau, d’être un autre ; et je comprends. Je comprends parce que je suis comme ça ! Depuis des années et des années, depuis le collège, tenez, je me suis ennuyé d’être moi, toujours moi. J’y éprouvais une extraordinaire fatigue. Mes idées, mes sentiments, mes opinions, je les connaissais trop, c’étaient des acquisitions faites une fois pour toutes. Pour qu’elles reprissent un aspect nouveau, il m’aurait fallu les travailler, les développer ; et mon cerveau n’en a pas la force. Avec mon imagination superficielle très mouvante, très active, je souffre de l’impossibilité de rien approfondir. Ma famille, mes amis ? J’ai l’impression de coudoyer des morts n’ayant gardé qu’extérieurement l’apparence de la vie. Toujours les mêmes gestes, toujours les mêmes phrases ! C’est que je ne les aime pas assez pour m’intéresser à eux sérieusement. Ils ne changent plus parce que je ne change pas. Je vis dans une perpétuelle sensation de vide, une espèce de dégoût de moi-même, de mon insignifiant moi-même ! Vous ne pouvez pas vous imaginer ce que c’est. Ça peut pousser au suicide !
» Je serais peut-être mort à cette heure d’ennui et d’écœurement si, pendant que j’accomplissais, à Lyon, un stage de deux ans aux dragons, je n’étais entré un soir avec des amis dans je ne sais quel bouge de la Guillotière, un de ces établissements « où le service est fait par des dames », ainsi que le disent les annonces que portent des hommes-sandwiches. L’aspect du lieu, sans doute, et je ne sais quelle fantaisie peu spirituelle me poussèrent à prendre en poussant la porte un infâme accent de barrière. Une femme, habillée comme ses compagnes en suissesse d’opéra-comique, me sauta au cou en criant :
» — Toi, t’es Parigot !
» Je suis de Roubaix. Mais subitement je ressentis un plaisir immense, un plaisir qui dépassait incomparablement la valeur du mensonge vulgaire que j’allais commettre. Et je répondis :
» — Sûr ! Quoi on s’rait, alors ?