» Elle me dit qu’elle était née tout près du Père-Lachaise, et s’assit à mes côtés, les yeux brillants de joie. Moi, je déclarai que j’étais de Belleville, que mes parents étaient de petits entrepreneurs, pas bien riches, mais enfin… on a de quoi tout de même, on n’est pas malheureux ! A mesure que j’improvisais cette histoire absurde, au son de mes propres paroles, j’éprouvais une allégresse extraordinaire, de vrais transports de joie. J’étais un autre, maintenant, un autre ! Cette femme, une grosse blonde, ni jeune ni jolie, portait tous les stigmates d’une dégradation incurable, mais qu’importait ! Durant tout le reste de mon congé je la gardai pour maîtresse, fabriquant des lettres du père et de la mère que je m’étais donnés, montrant leurs photographies, achetées en plein vent, à la porte d’une roulotte : des têtes de braves gens, devant lesquelles je prenais un air touchant. Et quand j’eus fini mon temps, quand j’eus quitté Lyon et ce que vous voudrez bien, pour me faire plaisir, appeler ma conquête, j’avais trouvé ma voie, mon plaisir, ma raison de vivre : me donner une autre personnalité que la mienne propre, auprès de femmes qui ne pouvaient pas connaître ce que j’étais en réalité : Hervé Benty, l’héritier des Raffineries Benty, celui que vous voyez devant vous !
» J’ai été… Je ne peux pas vous dire tout ce que j’ai été : ingénieur de mes propres manufactures, et jamais je n’ai pris autant d’intérêt qu’alors à ma fabrication, au ballon d’Alsace, aux paysages de Remiremont. J’avais de plus la joie de vilipender, auprès de ma maîtresse, le patron, c’est-à-dire moi. J’ai été consul de France à Djeddah, dans la mer Rouge, et pour soutenir mon rôle j’ai consulté je ne sais combien de géographies, lu des rapports au ministère des affaires étrangères, appris presque les devoirs de la fonction que je prétendais remplir. J’ai été sous-préfet, et, ma parole, j’ai recommandé des gens avec succès ! J’ai joué avec désintéressement, pour le plaisir, des rôles que se réservent les seuls escrocs.
» Vous comprenez bien que si j’avais dû faire le consul, l’ingénieur ou le sous-préfet toute la journée, j’en aurais été aussi fatigué que de ma propre personnalité. Mais c’était au contraire un immense repos que ce changement perpétuel : j’étais moi, et j’étais un autre, en représentation devant mon vrai moi.
» Mais voilà qu’un soir, dans le métropolitain, j’aperçois une petite femme pas plus grande que ça, avec un teint délicieux, comme translucide sous l’éclat des lampes électriques, des traits en harmonie avec sa taille, c’est-à-dire un peu trop menus, un peu trop « saxe », mais si jolie parce qu’elle boudait ! J’ai un principe qui est certainement le vôtre, c’est qu’une femme ne peut bouder que son mari ou son amant. Celle-là, c’était contre son mari.
— Comment le savez-vous ? demandèrent les amis du cercle.
— Parce que je l’ai demandé, voyons ! Je ne pouvais manquer une telle occasion d’entrer en rapports ! Mais tout le temps, avec celle-là comme avec les autres, j’avais l’impatient désir de savoir quel personnage elle allait me faire prendre : car c’est, vous le comprenez bien, par le goût des femmes, leurs curiosités, leurs affections ou leurs antipathies que je me laisse conduire. Celle-ci avait été, semble-t-il, une bonne petite épouse, très fidèle sans amour, jusqu’à l’heure de notre rencontre. Elle se montrait aussi avare de questions que de confidences. Après deux ou trois entrevues, qui étaient restées parfaitement chastes, j’allais renoncer à poursuivre mon entreprise, car, si mes sens peuvent supporter l’attente, mon obsédante manie de simulation exigeait un plus immédiat assouvissement. Mais à la fin, et, je le suppose, à la suite d’une nouvelle discussion avec son mari, elle me dit :
» — Ah ! vous ne pouvez vous figurer quel motif de dissension c’est dans un ménage, quand le mari et la femme appartiennent à des religions différentes !
» Et j’appris ainsi que, tandis que son mari était catholique, elle appartenait à la confession méthodiste.
» De ma vie je n’avais entendu parler du méthodisme. J’ignorais aussi complètement ce qu’il peut y avoir dans le méthodisme que dans le spectre chimique des étoiles les plus lointaines : et ce fut ce qui me tenta.
» — Quelle chose étrange ! m’écriai-je. Vous êtes méthodiste, et moi aussi !