» Ses yeux très tendres brillèrent d’une lueur encore plus tendre, et elle dut être étonnée, au contraire, de ma froideur subite. C’est que j’avais maintenant une peur atroce et bien naturelle de ne pouvoir jouer mon rôle ! Je m’enfuis le plus vite possible et gagnai d’un saut la Bibliothèque nationale. Certains ouvrages, évidemment entachés de partialité, m’apprirent que le méthodisme avait été fondé, au dix-huitième siècle, par John Wesley, auteur d’un livre intitulé Le Papisme examiné de sang-froid, « pamphlet plein de mensonges et de calomnies ». Mais le Dictionnaire des Religions, infiniment plus objectif, m’enseigna non seulement que John Wesley fut un apôtre de mœurs très pures, mais encore me donna des lumières très suffisantes sur son système. Je pus, dès le lendemain, affronter un nouveau rendez-vous, étant ferré à glace sur la justification, le salut et la prédestination. Et bientôt ce fut la flambée, le grand amour. Ma nouvelle amie se reprochait son mariage comme un crime, elle n’avait donc aucun remords, elle se livrait au délire avec une impétuosité délicieuse et rajeunissante, une hardiesse qui allait jusqu’à l’imprudence. Longtemps encore, cependant, malgré ses instances, je refusai d’aller chez elle. J’ai toujours considéré l’insécurité comme incompatible avec l’amour, et il m’est peut-être aussi resté des préjugés, des petits langes tachés de vertu, comme disait Balzac. Il me paraissait à la fois inconvenant et dangereux d’aller tromper un honnête homme chez lui, d’autant plus que je me trouvais dans un état d’esprit assez singulier : l’Hervé Benty véritable avait perpétuellement envie de discuter avec l’Hervé Benty méthodiste, et de lui poser des objections ! Mais on finit toujours, c’est là une vérité proverbiale, par faire ce que veulent les femmes. Il vint une fois où je me trouvai dans le salon de mon amie, seul avec elle, les domestiques envoyés en course, le mari ne devant rentrer qu’à une heure encore lointaine. J’abrège, parce que vous prévoyez ce qui arriva. Nous entendîmes une clef tourner dans la serrure avec cette autorité que seules possèdent les clefs conjugales. Vous connaissez l’admirable rapidité avec laquelle les femmes reprennent leur sang-froid. Mais, pour moi, j’avais les nerfs tout secoués, quoique rien dans notre apparence extérieure ne nous pût trahir, lorsque le mari entra.

» Et je demeurai debout, l’air stupide, incapable de prononcer un mot, dévisagé froidement, avec une certaine méfiance déjà, par cet homme, qui ne m’avait jamais vu. Mais cet instant d’anxiété ne dura que deux secondes.

»  — Mon ami, dit la femme, Monsieur est le pasteur Stewart, qui vient pour ses œuvres.

» Alors ce fut un autre sentiment, l’expression d’une autre haine, qui apparut dans les yeux du mari. Il fouilla dans sa poche, en tira une pièce de quarante sous, me la tendit insolemment.

»  — Voilà tout ce que je puis faire pour vous ! dit-il.

» … Eh bien, moi, Hervé Benty, des raffineries Benty, continua le narrateur, j’ai pris les quarante sous. Et vous croyez peut-être que j’en ai ressenti de la mauvaise humeur, de l’embarras, de l’humiliation ? Vous ne savez pas ce que c’est qu’une passion. Je n’eus qu’une pensée, c’est que je jouais mon rôle, et avec succès. Je savourai la comédie, j’ai remâché durant des semaines les voluptés de ce mensonge. Voilà comment fait l’âme d’un simulateur. Il est victime… si vous dites d’une névrose, je ne me fâcherai pas.

SIGNAL D’ALARME

On dit que les Anglais sont des gens pratiques ; maintenant, j’en doute un peu.

C’était il y a quelques années déjà. Je revenais de Manchester vers Londres dans un compartiment à peu près complet. Et comme je venais de lire : A quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons, de M. Demolins, je contemplais avec vénération les choses et les êtres. Les banquettes me paraissaient supérieures, les wagons me paraissaient supérieurs, les paysages me paraissaient supérieurs. Quand ce n’était pas des fabriques, c’étaient de petites maisons bien lavées, au milieu de petites pelouses bien peignées, et de petites collines bien moulées ; quand ce n’était plus des maisons bien lavées, c’étaient des fabriques, et ainsi de suite. Et l’employé qui m’avait, par faveur spéciale, trouvé une place dans un compartiment à peu près complet, m’avait pris six pence pour sa peine, afin de me prouver sa supériorité.

Mais ce que j’admirai, parce que c’était pleinement et simplement admirable, — et ici je ne plaisante pas, je veux seulement essayer de dire avec exactitude une chose vraie, — c’était le respect de mes compagnons de route les uns pour les autres. Ils ne se parlaient pas, ou quand ils étaient deux amis ensemble, n’échangeaient leurs pensées que par un murmure qui ne troublait personne. On dit que la maison d’un Anglais est sa forteresse : il a une seconde forteresse, qui est lui-même, son inaccessible et magnifique lui-même, son for intérieur où nul ne cherche à entrer sans sa permission. Et c’est très beau.