M’efforçant de me rendre égal aux circonstances, — il suffisait de me tenir tranquille, — j’avais pris un journal, que je lisais fort paisiblement, quand le train s’arrêta et la portière s’ouvrit sous la clef du conducteur, qui disait :

— Plenty of room here, sir !

« Beaucoup de place » me parut une exagération : il y avait une place, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Le nouvel occupant de cette place était une manière de géant, habillé d’un costume couleur œuf de vanneau, bien joli à voir. Il trébucha deux ou trois fois, regarda toutes choses avec des yeux qui me semblèrent surnaturellement fixes, et s’assit sur mes genoux. Je suppose que si j’essayais de serrer sur mon sein un bœuf primé au comice agricole, la sensation serait analogue : il était très lourd ! J’entendis mon voisin dire à demi-voix :

— This gentleman is drunk !

Et il est parfaitement vrai que le gentleman était « bu ». Il l’était même splendidement. Mon voisin ajouta que c’était une « disgrâce ». C’était tout à fait mon avis : principalement parce que le gentleman bu persistait à demeurer sur mes genoux.

Mon voisin lui indiqua sa place avec une courtoisie froide et distante à laquelle je rends hommage, et il la prit, en disant « qu’il n’y avait pas d’offense ». J’eus envie de protester que cette opinion lui était personnelle. Mais je me tus : il était trop grand ! Du reste, il abandonna ma personne pour s’appuyer, de toute son épaule et de la tête, avec un bon sourire, sur son compagnon de gauche. Je remarquai qu’il avait les doigts fort tremblants ; et quand vous rencontrerez un gentleman intoxiqué dont les doigts tremblent très fort, faites attention : ce n’est pas bon signe.

Le voyageur qu’il avait choisi pour se consolider lui dit avec une grande politesse :

— Un peu souffrant, n’est-ce pas ?

Mais il répliqua, plein de béatitude :

— … Never felt better in my life !