Ayant ainsi affirmé que de sa vie il ne s’était senti mieux, il allongea les pieds sur la banquette d’en face, afin d’augmenter encore sa part de bonheur, — il y avait du monde sur la banquette d’en face, mais il ne daigna point s’en apercevoir, — et montra tous les signes d’un assoupissement prochain.
Mon voisin murmura d’un air épouvanté :
— Ne le laissez pas s’endormir ! Pour l’amour de Dieu, ne le laissez pas s’endormir ! Parce que… je connais ça : il se réveillerait dans dix minutes, et il ne se sentirait plus du tout confortable !
J’entrevis le drame que prédisait cet homme sage et je frémis. Mon voisin continua en s’adressant au gentleman :
— Je suis sûr que vous n’êtes pas bien. Vous ne vous en rendez pas compte, mais vous n’êtes pas bien. Ce serait si prudent de votre part de descendre à la prochaine station !
Mais cette proposition n’eut aucun succès. Loin de là, hélas ! Elle souleva au contraire un orage dont je garderai toujours le plus déplorable souvenir. Imaginez une toupie hollandaise abattant des quilles, un thon pêché dans un filet trop étroit, un taureau furieux entré dans un omnibus, et vous n’aurez qu’une idée affaiblie des ravages auxquels peut se livrer, dans un compartiment complet, un grand diable de Grand-Breton atteint de delirium tremens. Mon voisin cria :
— Il va nous tuer ! Tirez le signal d’alarme.
Je cherchai le signal d’alarme. Mais je ne vis rien qu’une affiche, une longue affiche, avec des mots, des mots, des mots.
— C’est l’explication, dit le voyageur. Lisez l’explication, je ferai l’appel !
Pendant ce temps, le gentleman en délire avait ouvert la portière.