Emile est un gars costaud, qui sait la manière. Et il était déjà en manches de chemise, ce qui lui épargna la peine d’ôter sa veste. Il grimpa les six étages, d’un pied puissant et décidé, négligeant délibérément de frapper à la porte. Mais, malgré sa résolution coutumière, il s’arrêta sur le seuil, étonné du spectacle qui s’offrait à lui.
Aragnol avait dressé sa couchette de fer contre le mur, de façon à en faire un plan incliné ; et, sur le matelas, il demeurait étendu, nu comme un poisson et les bras en croix, l’air tout à fait content de lui, majestueux.
— M’sieu Aragnol, dit pourtant Emile, c’est pour vous dire que si vous ne pouvez pas abouler les quinze francs qu’ vous d’vez…
— Je me suis mis en croix, répondit Aragnol avec béatitude, pour expier les péchés du monde. L’encens ! Emile, apporte l’encens !
Et comme Emile ne disait rien du tout, médusé, il passa tout à coup du ravissement à la plus extrême fureur, sauta d’un bond sur le plancher et cria, étreignant le pot à eau :
— Ver de terre, qu’attends-tu pour me rendre hommage ? Prosterne-toi !
Emile referma tout doucement la porte et s’en fut au rapport. Le patron réfléchit.
— Y avait longtemps, dit-il, qu’il avait l’air tout à fait marteau. Maintenant, ça y est : il est fou. Moi, j’veux pas d’histoires avec la préfecture : une fois qu’elle a mis le nez quelque part, on sait plus c’qui peut arriver. Laisse-le tranquille, ce maboul. Quand ses idées auront tourné ou quand il aura faim, faudra bien qu’il sorte ; et une fois sorti, il est bon ! Il rentrera pas, c’est moi qui te l’dis.
Le propriétaire de l’hôtel du Pôle-Nord et de Californie ne se trompait pas : Aragnol était fou, parfaitement fou, et il y avait déjà pas mal de temps que ses méninges avaient commencé de se détraquer. D’abord, il avait éprouvé une extraordinaire indifférence aux réalités extérieures, et c’est pourquoi il avait perdu sa place de préparateur dans une pharmacie : il est impossible, en effet, de garder dans une officine un garçon qui prend une solution de sublimé pour diluer une potion destinée à l’usage interne. Aragnol, devenu gardien de charrettes aux Halles, puis homme-sandwich, puis rien du tout, avait essuyé sans les sentir les coups du destin. Il se sentait devenu léger, incroyablement léger de corps et d’âme ; il planait. Il lui semblait aussi que son estomac ne pouvait être rassasié ; mais, d’autre part, ramassant aux Halles des choses innommables, il pensait se nourrir d’ambroisie. Enfin devenu, lui jadis si timide avec les dames, inconcevablement hardi malgré ses guenilles, il épouvantait presque ses conquêtes par des exploits surhumains. D’ailleurs, il leur révélait qu’il avait de l’argent, de l’argent à ne savoir qu’en faire, qu’il était assis sur des milliards. Et, un jour, il s’avéra décidément pour lui qu’il n’y avait pas d’obstacles ni de limites à sa puissance. C’est pourquoi il en conclut logiquement qu’il était Dieu. Cette révélation lui apparut justement comme tout à fait certaine ce dernier jour où il s’était couché le ventre creux, menacé d’expulsion par son logeur : on lui en voulait parce qu’il était Dieu ; il ne pouvait y avoir d’autre explication à l’écart monstrueux qu’il constatait entre sa puissance infinie et les traitements qu’on lui faisait subir. Ce fut là, pour lui, un instant d’exaltation suprême, de délices sans bornes. Et c’est alors qu’Emile, le garçon de chambre, était venu le déranger : mais il lui avait fait voir clairement sa façon de penser.
Cependant, ainsi que l’avait déduit l’homme sage qui présidait à l’administration de l’hôtel, l’état d’euphorie où il se trouvait ne l’empêcha point de sentir de plus en plus vivement l’aiguillon de la faim. Il s’habilla, descendit l’escalier, bénit avec trois doigts Emile et le patron, qui ne lui en manifestèrent aucune gratitude, et remonta la rue d’un pas glorieux, bien que fléchissant légèrement sur ses jambes. Boulevard de Strasbourg, il entra dans un bar, se fit servir un alcool, exigea « de quoi écrire » et composa une belle lettre ainsi conçue :