Monseigneur, je suis Dieu, né à Paris le 18 mai 1871. Je viens vous voir pour déjeuner avec vous et m’entretenir des nécessités de mon culte.

Il mit sur l’enveloppe : « A monseigneur l’archevêque de Paris », et s’en alla si simplement que nul n’osa lui réclamer ses quarante centimes. Toujours souriant, hilare, l’âme aux cieux, il gagna Notre-Dame, pénétra en maître bénévole sous les voûtes sacrées du temple, aborda un ecclésiastique et lui remit sa lettre, d’un air fier et satisfait. Le prêtre rompit l’enveloppe et lut gravement. Ce n’était pas la première fois que cette chose arrivait, il avait l’habitude.

— Attendez un peu, mon ami, fit-il, et d’abord suivez-moi.

Aragnol fut introduit dans une petite pièce attenante à la sacristie, où on l’enferma soigneusement à clef. Une heure après, quatre hommes en chapeau melon et en gros souliers à clous lui offrirent une voiture « pour le conduire chez monseigneur ». Il y monta de fort bonne grâce et se trouva sans savoir comment à l’infirmerie du Dépôt. On n’eut pas besoin de lui enlever son faux col ni sa cravate, car il n’en avait pas, et le lendemain il était transféré à Sainte-Anne.

— Vous avez écrit à l’archevêque de Paris une lettre où vous lui affirmez que vous êtes Dieu, ajoutant que vous êtes né en 1871, dit le chef de clinique quand il passa la visite des nouveaux arrivés. Ça ne vous paraît pas contradictoire, d’être Dieu et d’être venu au monde il y a si peu de temps ?

— Non ! répondit Aragnol, sincèrement.

Dans son esprit, il incarnait deux personnes : celle d’Aragnol, qu’il continuait à bien connaître, et celle du Tout-Puissant. Il était les deux, voilà tout, et pensait tantôt comme Aragnol, tantôt comme Tout-Puissant. Ça lui paraissait tout naturel. Et il était enchanté, plus encore que la veille, ayant été nourri deux fois : au Dépôt et à Sainte-Anne.

Le chef de clinique se tourna vers un des externes.

— Etablissez le diagnostic, dit-il.

— Puis-je voir la lettre — demanda l’externe.