» Alors, j’y mis toute la douceur, tout le moelleux dont j’étais capable : le ballon ne creva pas, mais il prit son vol et s’en alla retomber à Saint-Cloud, de l’autre côté de la Seine, sur la place du Château. Je dus donner ma démission de l’équipe : je n’étais plus bon à rien.
» Et depuis ce moment, mes malheurs n’ont fait que grandir. Ils ont crû comme mes jambes, et cette phrase n’est pas, dans ma bouche, une image vaine, une exagération, car on est porté naturellement à se servir davantage des portions de sa personne physique qui ont le plus de dispositions à l’activité. Expulsé des terrains de football, je me rejetai sur les courses à pied : je fus bientôt le champion du monde, puis disqualifié comme un monstre qui n’avait aucun mérite à remporter la victoire. « On ne fait pas courir un cheval contre des hommes », déclara un jury de spécialistes, qui s’était assemblé pour décider de mon cas. Et ces bonds, ces élans pédestres avaient encore rendu plus parfaite — perfection dérisoire, progrès funeste ! — l’œuvre du docteur Van Stetten : mes jambes étaient devenues ce que vous les voyez !
» J’avais atteint un étrange, un impossible degré de hideur. Je n’osais plus me montrer, on riait de moi, on me montrait au doigt. Mon humeur s’en ressentit, je voulus châtier un de mes insolents. Je l’ai châtié, monsieur : c’est le seul homme, depuis la création du monde, je pense, qui soit mort sur-le-champ d’un coup de pied dans le derrière. Ceci lui fera un nom dans les ouvrages médicaux. Pour moi, je n’y ai rien gagné que d’être traduit devant les tribunaux de mon pays, et d’avoir perdu la virginité de mon casier judiciaire. Lorsque je sortis du refuge que m’avait donné malgré moi la société, j’allai trouver un médecin, qui n’était pas Van Stetten, car le nom seul de Van Stetten, maintenant, me faisait horreur.
» — Il n’y a qu’un remède, me dit-il, c’est l’immobilité, l’immobilité la plus complète. Si vous avez le courage de ne pas remuer vos jambes pendant quatre ou cinq ans, vos muscles perdront peut-être ce superflu de vigueur. »
J’avais écouté avec stupeur ce récit déconcertant.
— Et c’est pour cette cause, dis-je, que je vous vois maintenant porté dans une petite voiture ?
— Oui, monsieur, répondit-il, oui ! Je suis un invalide par excès de validité. Vous imaginez-vous mon supplice ?
ABUS DE CONFIANCE
On n’a peut-être pas assez clairement distingué l’un des motifs qui jettent à l’anticléricalisme un grand nombre de personnes. C’est que, dans le vocable « libre penseur » il y a « penseur ». Professer des opinions contraires à la foi, et nier le surnaturel, est donc, d’une façon tout à fait évidente, se donner un brevet d’intellectualité. Voilà pourquoi M. Lefoullot, propriétaire d’un magasin de nouveautés et conseiller municipal à Mouchy-sur-Indre, éprouvait une réelle fierté à se proclamer nettement anticlérical. Certains de ses raisonnements l’éblouissaient lui-même. C’est ainsi qu’il était parvenu à ruiner, jusque dans ses fondements, le dogme de la présence réelle. « Que Dieu, disait-il, se trouve dans une hostie, je le comprends, à la rigueur. Mais qu’on puisse le rencontrer à la fois dans toutes les hosties, à la même heure et dans toutes les parties du monde, c’est ce qu’on ne me fera jamais croire ! » Cette puissance d’argumentation lui avait acquis quelque renommée dans sa patrie, particulièrement à ses propres yeux.
Lorsqu’il vint à Paris pour renouveler ses approvisionnements de printemps, après qu’il eut visité ses correspondants, il se trouva qu’il lui restait encore une bonne demi-journée avant de reprendre le train de Mouchy-sur-Indre. Homme timide, prudent, doué d’instincts d’économie, M. Lefoullot se couchait à Paris d’aussi bonne heure qu’en province, afin d’éviter la dépense et les tentations ; la haine qu’il avait de toutes les superstitions ne l’empêchait point d’avoir de bonnes mœurs. Aussi s’était-il levé de fort bon matin. Il commença d’errer par les rues, alors qu’on n’y rencontre encore que des employés qui se hâtent vers leur bureau ou leur magasin, le nez dans leur journal. Le soleil brillait dans un beau ciel pommelé, l’air lavé par les averses de mars était d’une transparence singulière ; il faisait bon marcher. Du quartier de la Bourse du Commerce, où se trouvait son hôtel, M. Lefoullot gagna, sans même s’en apercevoir, la ligne des grands boulevards ; et ce fut ainsi qu’il aperçut au bout d’une étroite rue transversale, assise sur la colline de Montmartre comme sur un socle, tranquille, solide, radieuse dans l’éclat du jour jeune, la basilique du Sacré-Cœur. M. Lefoullot haussa les épaules d’un air de pitié dédaigneuse, mais décida « d’aller voir ».