Quand il eut dépassé Notre-Dame-de-Lorette, il perdit de vue les coupoles rondes et le dôme altier de ce château fort de la foi. Mais il était trop près, désormais, pour se perdre ; il gravit allégrement l’âpre côte de la rue des Martyrs, traversa le boulevard extérieur, à la hauteur du collège Rollin, et, par la rue de Steinkerque, atteignit la place Saint-Pierre. Alors la formidable église lui apparut de nouveau. Elle envahit son regard, elle impose sa domination. Au delà des pentes gazonnées, aveuglant le ciel de sa masse énorme, elle était pourtant comme tassée ; il semblait que, si elle l’avait voulu, elle eût pu se lever sur ses jambes de pierre et paraître plus haute encore. Tous les cabarets à chansons, tous les lieux de plaisir, à cette heure, étaient hermétiquement clos. Montmartre n’avait plus son air de frivolité. Au contraire, de bonnes vieilles en mantes à cloche, comme dans la province la plus éloignée, la plus arriérée, montaient les pentes à tout petits pas, un livre de messe à la main ; et, partout, l’on vendait de saintes images, des chapelets, des médailles luisantes, prêtes à la bénédiction des officiants. Et c’était dans tout cet espace d’air printanier et de vieilles maisons, au-dessus de Paris à la fois clair et fumeux, un grand silence impitoyablement solennel. M. Lefoullot monta derrière les vieilles…
Au sommet du tertre, plaquée contre une barricade en planches, presque dissimulée, très humble, il distingua une pauvre petite statue, la figure douloureuse d’un homme debout, les mains liées. « Encore une idole ! » songea-t-il. Et il allait s’en détourner avec mépris quand une inscription l’informa que c’était le chevalier de la Barre, victime de l’intolérance. Il eût bien voulu alors lui rendre un hommage visible, pratiquer une sorte quelconque de culte, et constata en lui-même que cela lui était impossible, puisqu’il n’y avait que lui de son opinion sur la place, et que le seul culte possible en ces occasions est public, officiel, et consiste en discours prononcés devant une assemblée recrutée tout exprès. Il s’éloigna, découragé.
Un bedeau insinuant lui offrit de visiter la crypte. Il déclina cette offre avec horreur. Quelques instants après, sans doute parce que personne ne le lui demandait, par une sorte de contradiction, il était dans l’église et fut étonné de sentir qu’il avait déjà pris, sans y penser, son chapeau à la main. « On se découvre dans toutes les maisons, se dit-il par manière d’excuse, cela ne prouve rien. » La vérité c’est qu’on lui avait inculqué, dès sa toute petite enfance, l’habitude d’ôter son chapeau dans les églises, et que d’ailleurs la hauteur des voûtes, l’immensité de la nef lui imposaient. Sous la coupole centrale, il eut l’impression subite d’être à l’intérieur d’un ballon qui va s’enlever. Il eut envie d’étendre les bras pour se mieux sentir planer. Afin de retrouver son dédain, il s’appliqua patiemment à lire les inscriptions des ex-voto de marbre qui recouvraient les colonnes. Des jeunes gens remerciaient le Sacré-Cœur pour un succès dans leurs examens ; des malades lui attribuaient leur guérison ; d’autres signalaient seulement « une grâce particulière ». M. Lefoullot se plut à imaginer là des sous-entendus criminels ou hypocrites, la mort d’un mari détesté, l’échéance inattendue d’un héritage douteux. Tout à coup, le grand portail s’ouvrit à deux battants, et, avec l’aveuglante lumière tombée brutalement du beau ciel du sud, ce fut l’irruption, à travers les portiques, d’un chant farouche hurlé par deux mille voix. M. Lefoullot eut l’impression physique d’un vent très fort ; il aperçut des bannières bleues, des bannières blanches, des oriflammes de soie lumineuse, une croix d’or, des hampes d’or. « Sauvez Rome et la France !… »
… L’hymne se précipita sur lui en même temps que deux mille pèlerins fanatiques aux bouches noires, aux yeux clairs, certains d’être chez eux, certains de faire ce qui se devait faire, ivres d’un délire sacré. M. Lefoullot essaya de fuir, de gagner, par des bas-côtés, une des portes latérales. Le flot humain qui l’épouvantait le prit, l’emporta, le bouscula. Encore quelques instants et il allait être rejeté devant le chœur, il allait prendre part, lui, M. Lefoullot, édile de Mouchy et nettement anticlérical, à des cérémonies idolatriques, il allait être malgré lui jeté à deux genoux, le front humilié, devant l’autel d’une divinité qu’il ne voulait pas reconnaître : car le moyen de demeurer debout, en protestataire courageux, sans être assommé ? Eperdu, M. Lefoullot s’accrochait aux chaises quand il aperçut, entrebâillée, la porte d’un confessionnal. Il pénétra vivement dans cette espèce de cage hospitalière, trouva un petit banc de bois, s’assit, et referma la porte sur lui.
Alors, il se crut sauvé. Il n’avait qu’à laisser passer le torrent, et, quand tout le monde aurait pris sa place, quand l’attention de tous serait détournée de lui par les épisodes du grand drame religieux qu’on allait célébrer, son évasion silencieuse ne serait plus qu’un jeu. Il souffla longuement, soulagé… Un bruit singulier le fit subitement tressaillir, le bruit d’une jupe qui se froissait légèrement contre les parois de l’un des compartiments du confessionnal, et il entrevit, entrevit très vaguement, à travers le grillage de l’un des guichets, un chapeau de femme bordé de tulle noir, très discret, très modeste, peut-être un peu ridicule même dans sa médiocrité, et les traits fatigués, effacés, mais honnêtes et purs, d’une petite bourgeoise qui avait certainement dépassé la quarantaine. « Mon père, bénissez-moi… » Une des pèlerines avait eu un remords de conscience, ne s’était pas senti l’âme complètement en paix et venait se confesser !
Et cela lui parut très drôle d’abord, à M. Lefoullot. Il allait savoir les fautes, les bassesses, les vilenies, les chutes peut-être d’une dévote ; il allait renforcer, par une expérience définitive et incontestable, la conviction qu’il avait toujours professée « que ces femmes-là, vous savez, ne valent pas mieux que les autres ». Celle-là était pressée, elle était accoutumée au sacrement, elle en accomplit les rites préliminaires avec une telle rapidité que M. Lefoullot n’eut qu’à rester muet, sans que son ignorance eût à se dénoncer. Il écouta, et voilà qu’il éprouva tout de suite une espèce d’inquiétude, presque un petit remords : sa pénitente révélait qu’elle exerçait un commerce, un petit commerce très pareil au sien, à celui de sa femme ! Elle lui devint plus proche, il lui sembla qu’il violait, non plus le secret de la confession, dont il n’avait pas souci, mais le secret professionnel. Et comme c’était ennuyeux de savoir ces histoires qu’il ne devait pas savoir ! Une fois, cette dame avait servi un client le dimanche. La belle affaire ! Elle avait « rafraîchi » à la benzine un stock de gants marqués aux plis. Tout le monde en fait autant. Elle se reprochait sa paresse dans l’exercice de sa profession, ses impatiences à l’égard de son mari. Mais quelle brave femme, vraiment ! M. Lefoullot avait presque envie de l’embrasser. Et la confession se déroula ainsi, aveux émouvants à force d’innocence, à force d’insignifiance, aveux d’une pauvre et noble petite bourgeoise, vieillie courageusement dans son effort quotidien à faire son devoir envers les siens, envers les hommes, envers une toute-puissance qu’elle révérait naïvement, sans doute, depuis son enfance. M. Lefoullot gronda intérieurement :
— Que diable est-ce que je f… ici ?
Il était embêté comme jamais il ne l’avait été de sa vie ; il trépignait, il se jugeait, car c’était un brave homme, parfaitement indélicat. Et, à la fin, il n’eut plus qu’une idée : s’en aller ! S’en aller n’importe comment ! S’en aller à tout prix.
— … Mon père, je m’accuse d’avoir, un jour, regardé immodestement un de nos voisins qui…
Ah, non ! M. Lefoullot ne pouvait supporter un mot de plus ! Il prononça d’une voix forte, — un peu trop forte pour sa situation :