— Et vous me porterez… vous me porterez quelques fleurs toutes les semaines, n’est-ce pas ?
Durant trois mois encore, la sous-préfecture reçut beaucoup de fleurs. Puis M. Félicien Vincent devint président du conseil et M. Luze fut son chef de cabinet. Il quitta Charlemont. Aujourd’hui, quand M. Barbier-Morel fait les honneurs de son jardin aux habitants de Charlemont, il a coutume de dire :
— C’est très curieux, figurez-vous : pendant près d’un an, principalement les nuits de lune, la rosée, une rosée extraordinaire, drue comme une pluie, tombait là, tenez, et s’arrêtait là, exactement ! Et puis, tout à coup, plus rien !
Et les visiteurs répondent :
— Vraiment, vraiment ?… d’un tel air qu’on peut craindre que le jardinier n’ait pas été tout à fait discret. D’autant plus que, s’il est présent à la conversation, il ajoute :
— Une rosée comme ça, monsieur le directeur, ça ne peut pas durer toujours : vous n’auriez plus assez de peine !
LES MYRTES SONT FLÉTRIS
Vers onze heures du matin, après avoir surveillé du coin de l’œil et tout en achevant sa toilette la femme de chambre du Titanic Hotel, qu’il avait chargée de « faire » sa valise, M. Scévenoz sortit, rasé de frais, le sang fouetté d’eau froide, souriant inconsciemment à toutes choses. Comme l’air était doux, lumineux, caressant, ce jour de novembre, comme il était bon d’y aspirer ces suprêmes parfums de l’automne agonisant, un peu amers, délicieusement amers, mélancoliques, voluptueux et déchirants comme l’amour d’une femme qui vieillit ! M. Scévenoz tira sa montre : il avait tout le temps de passer chez son banquier, rue de Richelieu, puis chez Herbelin, le joaillier, rue de la Paix, et de déjeuner sans se presser avant de sauter dans le rapide de Tours, à trois heures. Et il ne prendrait pas de voiture, il faisait trop bon marcher.
Non loin du carrefour Vivienne, il s’arrêta un instant pour écouter des chanteurs, un baryton guitariste, un ténor, une femme, dont les voix usées, mais encore émouvantes, jaillissaient du fond d’une cour par la porte cochère, telle une bouffée d’air tiède, en hiver, d’une chambre bien chauffée. Les chanteurs de rue remplissent obscurément un sacerdoce, ils devraient bénéficier d’une subvention d’Etat : ce sont eux qui conservent et transmettent, à la mémoire populaire, les mélodies sentimentales qu’aima notre jeunesse et que les salons n’entendent plus parce que la mode a changé et qu’une dame du monde qui se respecte ne doit pas même avoir l’air de savoir qu’elles existent :