— Non, monsieur, répondit cet homme.

— Voyez, pourtant. Et il n’a pas plu cette nuit : le baromètre est au plus haut. D’ailleurs, il n’y a que la moitié des pelouses et des plates-bandes qui soient mouillées…

— C’est la rosée, monsieur le directeur, répondit le jardinier, c’est la rosée. Elle fait souvent des coups comme ça. Principalement par les clairs de lune.

Il dit cela par la raison qu’un jardinier, devant ceux qui l’emploient, ne doit jamais avoir l’air de rien ignorer de ce qui se passe dans un jardin.

… Ce que M. Luze trouvait d’agréable dans la combinaison, c’est qu’elle lui permettait de venir ou de rester chez lui, comme il voulait. Il était l’arbitre de la situation : les soirs seulement où il se sentait du vague à l’âme il envahissait le domicile de son voisin et prenait la lance d’arrosage ; et Mme Barbier-Morel accourait, amante soumise et passionnée. Les autres soirs il se disait retenu par les grands intérêts confiés à ses soins. M. Barbier-Morel continuait cependant de s’émerveiller du phénomène météorologique dont son jardin était le théâtre. Mais le jardinier encore bien plus, par la bonne raison qu’il ne croyait pas à son explication. Il s’enferma donc une belle nuit dans la resserre, et il entendit, très nettement, qu’on marchait sur le toit, puis qu’on sautait à terre. Alors il entr’ouvrit la porte : une ombre se tenait devant lui, la lance de cuivre à la main, et comme enlacé dans un serpent de caoutchouc.

— Dites donc, vous ! cria-t-il.

Et il entendit un autre cri, faible et peureux, tandis qu’un fantôme candide qu’il n’avait pas encore aperçu, fuyait avec précipitation. Alors la lumière se fit dans son esprit. Mais M. Luze fut à la hauteur de la situation.

— Mon garçon, dit-il, ça m’amuse, d’arroser les jardins la nuit. Est-ce que ça vous gêne ?

— Non, monsieur, dit le jardinier, au contraire !

Quelque chose venait de passer de la poche de M. Luze dans la sienne.