— Mais l’autre ? protestai-je, scandalisé. Vous étiez déjà marié !

— Puisque l’autre, c’était dans les Ardennes ! fit le père Bigame, étonné. Les Ardennes, c’était plus à nous, c’était à Guillaume. Et qui pouvait savoir si ça ne serait pas toujours à lui ? Alors, un mariage en pays boche, c’est-il un mariage ? Est-ce que j’y serais retourné, après la guerre, dans les Ardennes boches ? Non, n’est-ce pas, on est Français avant tout ! Alors je demande à mes chefs une autorisation pour me marier ; ils exigent mes papiers ; je réponds : « Ils sont chez Guillaume ; demandez-lui ! » Ça fait que mes chefs décident qu’on se passera des papiers et qu’on rédigera un acte de notoriété comme quoi on ne peut pas se les procurer. Me voilà donc marié pour la seconde fois, et toujours soldat dans le secteur pépère. J’avais l’idée, que tout le monde avait, que la guerre durerait indéfiniment dans les mêmes positions. Est-ce qu’il y avait une raison pour que ça finisse ? Expliquez-moi pourquoi ça a fini ? Personne n’en sait rien. Et voilà tout de même qu’en 1918, au moment où on s’y attendait le moins, on quitte les tranchées, on avance, on avance — et je me retrouve… savez-vous où ? Dans les Ardennes ! On m’aurait dit qu’un jour je me verrais en Angleterre ou en Sibérie que je ne l’aurais pas cru davantage ! Et j’arrive dans le village où qu’était ma première femme. Elle me saute au cou, elle me crie : « Comment ! tu n’es pas mort ! » Je lui réponds : « Non. Toi non plus ?… Mariée, peut-être ? » Parce que ça aurait tout arrangé, vous comprenez ! Elle fait : « Comment peux-tu supposer une chose pareille ! » Et là-dessus un copain, qui avait la langue trop longue, lui dit : « Parce que lui, il est remarié ! » Vous voyez le coup ! La patronne fait un foin de tous les diables, et puis elle se calme. Ça s’arrange. Mais la Justice l’apprend et je suis traduit devant un juge d’instruction pour bigamie. Moi, je dis au juge :

»  — J’y comprends rien ! Qu’est-ce qu’on me reproche ? Je viens d’avoir une perme de huit jours. J’en ai passé quatre avec la première et quatre avec la seconde. Tout ce que j’avais dans ma bourse, je l’ai partagé entre les deux, moitié à l’une, moitié à l’autre. Est-ce qu’elles se plaignent ? Elle se plaignent pas !

» Le juge rigole, l’avocat rigole, le greffier, mes deux femmes rigolent. Le juge d’instruction réfléchit, et il déclare :

»  — Après tout, ça ne me regarde pas, tout ça ! Ça s’est passé quand l’accusé était soldat. Ça n’est pas du ressort de la justice civile. Renvoyé au conseil de guerre !

» Alors je passe en conseil de guerre. L’officier qui devait requérir contre moi se lève et dit :

»  — Pourquoi cet homme est-il ici ? C’est incompréhensible, c’est une erreur ! En quoi la bigamie intéresse-t-elle l’ordre et la discipline des armées ? Qu’est-ce que ça peut lui faire, à l’ordre et à la discipline, qu’un militaire ait une femme, douze, ou pas du tout ? Plaise au conseil de guerre se déclarer incompétent !

» Voilà. Il n’y a pas eu de jugement. J’ai toujours deux femmes légitimes, par conséquent. Elles ne réclament pas. Moi non plus. »

LE FIACRE

Il ne savait pas si elle viendrait. C’était leur premier rendez-vous, et tout s’était passé, la veille, si brusquement, dans cette première et unique rencontre dont André, en faisant les cent pas devant le bureau d’omnibus de la place Saint-Germain-des-Prés, savourait le hasard puéril et la grâce un peu dérisoire… En sortant de la gare de Lyon, dans le tramway qu’il avait pris pour rentrer chez lui, par instants il passait sa main, avec un peu d’inquiétude, sur son genou endolori : un voyageur maladroit, dans le train qui l’avait ramené de Fontainebleau, lui avait fait crouler sur la rotule, du haut au filet, une valise lourdement chargée. Et André, qui souffrait encore, interrogeait, avec un respect infini de sa personne, ses muscles froissés. « Demain, se disait-il, je ne sentirai peut-être plus rien. Mais c’est peut-être aussi un épanchement de synovie. Et alors… » Il essayait de se représenter les horreurs d’un épanchement de synovie et n’y arrivait point, ne connaissant ce mal que de réputation. Tout évertué à s’apitoyer sur lui-même, il n’éprouvait à ce moment ni désirs vagues, ni curiosité, ni ambition de conquête. Ce ne fut donc que par une fortune singulière qu’ayant enfin levé les yeux il aperçut en face de lui l’ombre d’un grand chapeau sur une toute petite femme.