Le père Bigame est un homme qui ressemble à tous les hommes et qui est Français, non pas Espagnol. Il passe tous les deux ou trois jours, avec un petit âne, qui se nomme Baptiste, une petite charrette qui n’a pas de nom ; et il me vend tous les légumes que je veux. Ceci, bien qu’incroyable, est la vérité ! Ma cuisinière lui dit : « Bonjour, père Bigame ! » Je lui dis : « Bonjour, père Bigame ! » Et tout le pays l’appelle « père Bigame ». Dans les premiers temps, j’étais si content d’avoir des légumes que je ne me suis même pas aperçu que ce nom était un peu singulier : il se fût appelé Guillaume II ou Merlin l’Enchanteur, que cela m’eût été bien égal. Mais, à la fin, la réflexion m’est venue. J’ai osé suggérer : « Père Bigame, vous avez là un nom peu ordinaire ! »
Il m’a répondu, non sans fierté :
— Je m’appelle Martin ; mais je suis le seul bigame de France légalement et perpétuellement autorisé à être bigame. Et je suppose que les quatre enfants que j’ai de mes femmes, vivantes, bien vivantes, aussi longtemps vivantes que possible, je l’espère, car je ne leur veux aucun mal, porteront ce nom après moi, tant celui de Martin est oublié !
— Monsieur Martin, lui dis-je, vous avouerai-je que je ne comprends pas ? La bigamie, si je ne me trompe, est considérée comme un crime. Elle est même citée, par certains auteurs et jurisconsultes, parmi les crimes créés par la loi. Car rien n’empêche un homme de posséder plusieurs femmes, à condition qu’il n’en épouse qu’une ou aucune. Cela est immoral, mais la justice n’a rien à y voir. Si, au contraire, il les épouse toutes deux, il encourt les travaux forcés. Dans ce cas, c’est la peine qui qualifie le crime, et non le crime qui entraîne la peine, et de la sorte, on peut dire que celui-ci est créé par la loi. Or, vous affirmez, sous ce ciel de France, à deux pas d’une gendarmerie, que vous êtes légalement bigame ! Monsieur Martin, vous êtes fou, ou bien vous vous fichez de moi !
Le père Bigame répliqua paisiblement :
— C’est l’opinion de la Justice !
— C’est l’opinion de la Justice que vous pouvez avoir deux femmes légitimes ? Ce n’est pas possible.
— Il n’y a pas eu de jugement décidant que l’une des deux n’était pas légitime. Alors, elles le sont toutes les deux : est-ce vrai, ça, oui ou non ?
» Voilà comme ça s’est passé, monsieur. Tout ça, c’est aussi naturel, quand on y pense, que pour vous de m’acheter ce raisin — goûtez-le, il est bon : ce n’est pas du chasselas, je ne veux pas vous mettre dedans ; mais c’est du raisin de vigne, bien sucré, franc de goût ; du pineau, qu’on appelle.
» Je m’avais marié dans mon pays, les Ardennes, avec une fille à mon goût — du reste, elle est toujours à mon goût, et j’ai rien à dire contre elle, — il y a sept ou huit ans. Bien brave, bien travailleuse, pas vilaine. Moi, j’avais déjà du goût pour la bricole ; j’aime bien le travail de la terre, mais j’ai pas de bien ; j’allais chez l’un, j’allais chez l’autre, je maraudais le poisson dans la rivière. La guerre arrive. Bon ! Je suis mobilisé comme tout le monde, je fais Virton, je fais je ne sais pas quoi, je recule, j’avance, je fais ce qu’on fait, qui n’est pas intéressant, excepté que je ne suis pas tué, qui est agréable pour moi. Et puis, à la fin, vers 1916, j’arrive dans ce pays-ci. A l’époque, ça ne s’appelait pas un pays, ça s’appelait un secteur. Les hommes disaient qu’il était pépère ; les officiers prononçaient « passif ». Ça n’empêchait pas d’aller au repos, à quelques kilomètres derrière, là où il y avait encore de l’habitant ; et comme ça, je fais la connaissance d’une fille à mon goût, bien brave, bien travailleuse, pas vilaine. Je lui dis ce qu’on dit quand on a envie ; elle me répond qu’elle est honnête, qu’elle ne marchera que pour le bon motif, et moi, je me pense : « Pourquoi pas ? On pourrait plus mal tomber. »