— C’est le bout du monde. Voyez-vous, une machine comme ça, c’est un article qui valait dans les trente-cinq francs avant la guerre. Mais il y a le métal. Le cuivre a monté.

— Et… interrogea M. Lepoupin, est-ce qu’il montera encore ?

— Il y a des chances.


— … Comment, observa Mme Lepoupin, une demi-heure plus tard, tu me rapportes ce… ce crachoir !

— Ma chère amie, répondit M. Lepoupin, il paraît que c’est un placement.

LE PÈRE BIGAME

C’est une erreur, léguée par nos aïeux, mais aujourd’hui universellement redressée, que les légumes et les fruits poussent à la campagne. Ils sont produits à Paris, à Paris seulement, bien que l’on ne sache encore par quels moyens. Les œufs apparaissent brusquement aux Halles par caisses de douze douzaines ; les abricots et les pêches, les poires, dans des petites boîtes, et généralement dans du coton, ce qui tendrait à prouver que cette fibre coloniale est indispensable à leur croissance ; les choux, les carottes, les navets et les pommes de terre dans les charrettes, et le cresson dans des paniers, ce qui prouve que c’est bien à tort qu’on le dénomme cresson de fontaine.

Hors de Paris, on ne peut se procurer ces objets d’alimentation qu’en s’adressant à des sorciers très puissants, dont les procédés d’incantation pour les faire naître demeurent mystérieux, et qui tous, sans qu’on puisse absolument savoir pourquoi, sont Espagnols. Certaines personnes sont portées à croire qu’ils reçoivent ce don de Notre-Dame-del-Pilar, en récompense de la dévotion qu’ils lui témoignent ; d’autres présument qu’ils sont vendus au diable ; aucune de ces hypothèses n’a pu être, jusqu’ici, scientifiquement démontrée.

Mais, dans le pays tout à fait campagnard que j’habite pendant ces vacances, il n’y a ni halles, ni marchés, de quoi l’on ne saurait s’étonner outre mesure ; il n’y a pas non plus d’Espagnol, ce qui est plus extraordinaire : l’expérience m’avait enseigné qu’en France il y en avait partout. Alors j’ai dit aux habitants : « Il me sera donc impossible de manger, pendant trois mois, un chou, un melon, une pomme, ou même un topinambour ? » Ils m’ont répondu : « Mais si ! Mais si ! Vous n’avez qu’à vous adresser au père Bigame ! »