Le chameau fut un drame dans la vie des demoiselles Justadieu. Il les épouvantait, elles ne savaient qu’en faire, et, pourtant, dans la bonté de leur cœur, elles ne voulaient pas le laisser mourir. Il devint leur maître et leur tyran. D’autant plus que, comme elles ne lui donnaient point à boire, sur la foi des dires du groom, il fut de fort mauvaise humeur jusqu’au jour où il découvrit tout seul la fontaine publique de la Panne. De tous les environs, on accourait pour voir le chameau de Mlles Justadieu. Cela leur fut plus pénible que tout le reste : elles n’aimaient point être l’objet des conversations.

— Aristide viendra le chercher ! disaient-elles parfois pour se consoler.

Ce ne fut pas M. Aristide qui vint, mais les Allemands. Ces demoiselles Justadieu n’eurent le temps de rien emporter : elles s’enfuirent par le dernier train sur route : le tramway qui suit la côte.

Mais avant de partir, s’emparant de son licol, avec une crainte affreuse d’être dévorée, Mlle Adélie, dans une attendrissante compassion pour son persécuteur, avait rendu la liberté au chameau.

Celui-ci erra dans les dunes, savourant, sans doute, la liberté qui lui était si mystérieusement rendue, après tant d’années d’esclavage. Quand il entendit tomber autour de lui les premiers shrapnells, il secoua philosophiquement la tête, en animal qui sait que le bonheur ne peut être durable, et prit sa course vers l’ouest, qui lui paraissait plus tranquille.

… Et c’est ainsi que les fusiliers du 27e d’infanterie anglaise ont retrouvé une mascotte. Ce n’est plus une antilope, c’est un chameau. Il avait une balle dans l’épaule et deux autres sous la bosse, que le vétérinaire a soignées. Considérant qu’il est tombé du ciel, ils éprouvent pour lui une affection pleine de fierté.

LE CHAPITRE DES CHAPEAUX

Vous n’avez pas remarqué combien les occasions de devenir fou se multiplient ? Par exemple, il y a les grands magasins.

J’y vais le moins souvent possible, mais toutes les fois que j’en sors, la tête me tourne. Encore, si j’étais toujours sûr d’en sortir ! Mais c’est trop grand. Une fois j’y étais allé — pas dans tous du même coup, ce miracle serait affreux, dans un seul, c’est bien suffisant — pour acheter un savon. Rien n’a l’air plus facile que d’acheter un savon : Eh bien, dans un grand magasin, il faut avoir un plan, une carte de géographie, et un interprète de langues orientales, peut-être une escorte. On traverse le Japon, la Chine, la Corée, des pays où on s’est battu ; c’est très dangereux. Pour commencer, on me fit monter un grand escalier. Je l’ai monté sans défiance, et c’est alors que j’ai rencontré le Japon, et puis la Chine, et puis la Corée. Comme si l’on devait avoir besoin de traverser tous ces pays pour acheter un savon ! C’est répugnant d’illogisme. Du haut de cet escalier quarante mille potiches me contemplaient. J’essayai de leur rendre leur regard. Mais je n’étais pas fier : elles étaient trop. Je hâtai mon allure. J’aurais bien voulu courir, mais n’osais, par respect humain.

A la fin, je franchis les potiches. Alors quarante mille pantalons m’emboîtèrent le pas. Et puis quarante mille jupons valsèrent. Et puis quarante mille boas de plumes se mirent à remuer doucement tout autour de moi : des boas de plumes, des bêtes qui n’existent pas dans la nature ! Où les grands magasins vont-ils les chercher ? C’est absurde. Absurde et terrifiant. Comment j’ai pu m’échapper de cette ménagerie, je me le demande encore, mais je la quittai pour tomber dans les phonographes, les gramophones, les graphophones. Ils rugissaient la Marche indienne, ils rugissaient Sambre-et-Meuse, ils rugissaient la romance du Tannhäuser, ils rugissaient Connais-tu le pays ! Ils rugissaient tous, et ils étaient tous enrhumés. Est-ce qu’on ne pourrait pas les envoyer chez le pharmacien ? Ou à l’hôpital, en leur conseillant le repos ? Ou à Luchon, très loin, là-bas, là-bas, dans la montagne ?