— Félicie, vous allez descendre. Vous m’achèterez chez Durouchoux une bouteille de Moët-et-Chandon, grand crémant rosé. Après ça, vous passerez rue des Petites-Ecuries, pour me prendre un foie gras — c’est le moment des foies gras, — un vrai foie gras de Strasbourg bien rose, sans farce : ça n’est pas pour rien, j’imagine, que nous avons repris l’Alsace et la Lorraine. Et puis, chez Prunier, pour des huîtres. Et puis… rapportez tout ce que vous voudrez, pourvu que ce soit excellent. Et puis… je crois que c’est tout. Non, attendez : en revenant, vous vous arrêterez chez mon propriétaire, et vous l’avertirez que je ne lui payerai pas mon terme.
— Bien, monsieur… Monsieur voudra bien me donner l’argent ?
— Ne vous occupez pas de ça ; c’est complètement inutile. Sur votre chemin, si vous voyez par hasard chez un bijoutier un beau collier de perles, une rivière de diamants, quelque chose de bien, enfin, de tout à fait bien, vous pouvez vous le passer autour du cou ; je vous le donne.
— Monsieur me donne une rivière de diamants ?
— Oui, mon enfant, oui. Il y a longtemps que je voulais vous faire ce petit cadeau, inégal encore, croyez-le bien, à vos mérites et à vos services : mais la vie était si dure !
— Ah ! oui, monsieur, ah ! oui ! Tout est raugmenté. Et il paraît que ça va encore raugmenter, rapport au pain… Tout de même, monsieur ferait bien de me donner l’argent, pour la rivière de diamants : les bijoutiers, c’est pas des fournisseurs qui me connaissent assez pour me faire crédit…
— Rien ne raugmentera plus, Félicie, répondis-je d’une voix sinistre. Et je ne vous donnerai pas un sou. Félicie, aujourd’hui 17 décembre, à 4 heures de l’après-midi, vieux style, c’est la fin du monde !
— Oui, monsieur.
Décidément, aujourd’hui, c’est une fille qui dit très bien oui. Elle est dans ses bonnes. Alors j’en profite pour continuer :
— Et savez-vous ce qui arrive, Félicie, quand la fin du monde arrive ? Les gens donnent tout ce qu’ils possèdent, ils ne s’inquiètent plus du lendemain. C’est bien naturel, n’est-ce pas, puisqu’il n’y aura plus de lendemain ! Ils ne s’occupent plus que de leur salut éternel, et font retentir les églises de leurs gémissements… A propos, vous entrerez aussi à l’église Saint-Paul, et vous ferez brûler un cierge en mon nom… Moi, je suis un peu enrhumé, je préfère ne pas sortir, mais tout de même je crois à propos d’offrir quelque chose au Seigneur. Vous pouvez aussi en allumer un pour vous, mais à votre compte : c’est bien le moins, puisque je vous donne une rivière de diamants. Du reste, il est plus que probable que la préposée aux cierges, à Saint-Paul, vous donnera aussi les cierges pour rien. Car rien n’a plus aucune valeur, Félicie, aucune valeur ! Je ne comprends même pas que le gouvernement s’occupe d’équilibrer le budget : c’est absolument inutile. Et c’est bienheureux que ce soit devenu inutile : qu’est-ce que nous allions payer, comme impôts ! Par contre, je suppose que les Espagnols vont être embêtés : avec le change à 220 ! Ça tombe mal pour eux, mais bien pour nous.