— Monsieur est sûr, demanda Félicie, que ça se passe comme ça, à la fin du monde ?

— Absolument sûr. Car c’était déjà comme ça en l’an 1000, quand ça a failli arriver et que tout le monde croyait que ça arriverait ; le roi Robert décousait lui-même les ornements d’argent de sa lance pour les donner aux moines, et proposait à ses ministres, ou à des voleurs, je ne sais plus, d’emporter ses chandeliers. A cause de la fin du monde, qu’on attendait : Anno Domini MX, in multis locis per orbem tali rumore audito, timor et mœror corda plurimorum occupavit, et suspicati sunt multi finem sæculi adesse. Ainsi s’exprime la chronique de Guillaume Godel, ou Godeau, je ne puis m’en rendre compte, parce qu’il signait Godellus.

Quand on cite du latin à Félicie, elle est très impressionnée. Les chose ont l’air tout de suite bien plus sérieuses quand on ne les comprend plus. Cependant, elle objecta :

— Pourtant, elle n’est pas arrivée, la fin du monde, en l’an 1000, puisqu’on est en 1919 ?

Cette objection marquait du bon sens. Je sus la rétorquer :

— Elle n’est pas arrivée, mais il paraît que ça n’a tenu qu’à un fil. Du reste, l’important pour les commissions que je vous donne n’est pas qu’elle arrive, mais qu’on croie qu’elle va arriver.

— Ça, c’est vrai, répondit Félicie, Monsieur a raison… Et est-ce qu’il y a des signes, quand ça va arriver ?

— En l’an 1000, citai-je, ce qui acheva de convaincre la population de l’imminence de la catastrophe, c’est que le soleil était exceptionnellement jaune.

Félicie regarda par la fenêtre, et constata :

— Il n’a jamais été plus jaune qu’aujourd’hui. Un sale jaune. Alors, ça se pourrait bien…