Car c’est pour ça qu’ils veillaient « au salut de l’Empire ». Et c’est pourtant cette confusion heureuse qui a maintenu saine et patriote, durant près d’un siècle, la bourgeoisie dont nous descendons. Il faut donc l’excuser ; on a presque envie de la glorifier. Et c’est un phénomène étrange ; mais évident, que la victoire, durant des générations, engendre, même en art, de l’héroïsme et de la fierté ; la défaite, de l’avilissement.
Je suis allé au musée de Dijon revoir les œuvres du grand Rude. Comme il est toujours semblable à lui ! Tous les bustes, toutes les effigies qu’il modela pour représenter un homme particulier, un sentiment individuel, il semble qu’il les ait exécutés avec négligence, avec mollesse, et comme absent de lui-même. Il ne se ranimait que pour exprimer des émotions générales à tout un peuple, des idées communes, j’entends communes à une nation : le tombeau de Cavaignac, l’Eveil de Napoléon, le Départ des volontaires : c’était un sculpteur civique. Je me souviens d’avoir causé, avant la guerre, devant ce Départ des volontaires, en compagnie d’un jeune anarchiste qui aime les belles choses — il y en a. « Cela est sublime, me dit-il. Quel dommage que la signification en soit si ridicule ! » Il n’aurait point parlé de la sorte si ses pères, ayant été vaincus, n’avaient commencé à se résigner à leur défaite. Il se trompait, aussi : car si cet Arc de Triomphe et ce Départ des volontaires ne donnaient malgré tout l’envie de passer dessous le lendemain d’une victoire, ils ne seraient pas si beaux.
C’est aussi une chose très singulière que l’unité d’esprit qui inspira ces sculpteurs bourguignons. Tout ce qui se trouve dans Rude, avec des moyens d’expression différents, est déjà dans une vieille pieta découverte dans le village de Chambol, et qui est maintenant au musée de Dijon. Ces statuaires probes, exacts, épris de la réalité des formes, pénétraient celles-ci d’un sentiment profond et universel ; ils avaient besoin d’exprimer ce que tous pensaient, d’être compris, d’émouvoir. Ils étaient religieux, ils furent patriotes. A cette heure ils sont humains : Vous souvenez-vous d’avoir vu, au Salon, le monument de Bouchard aux morts du dirigeable République ? Et il est bon, il est heureux qu’on doive le retrouver plus tard loin des hommes, au détour d’une route, dans les plaines de la Loire. On sera seul avec lui.
ISADORA DUNCAN
Pour Lugné-Poe, qui nous fit revoir la Duncan à Paris.
On est dans un théâtre ordinaire, entouré de spectateurs ordinaires, ceux qu’on ne connaît pas, à qui on n’a jamais parlé, et comme pour supprimer jusqu’aux plus ordinaires des artifices, sur la scène il n’y a même pas de toile de fond : rien que des rideaux gris pâle, couleur du poil ras d’un chat de Siam. Alors il vient une femme, toute seule.
Toute seule, dans ce grand espace nu et à peine éclairé. Elle n’est pas grande, mais ses jambes sont longues, harmonieuses, pourtant musclées, avec des caractères et comme des accents qui parlent. Elle n’est pas belle à la façon des filles de la Grèce antique dont elle porte le vêtement, mais sa face est pleine d’une grâce heureuse et charmée — et l’on ne sait rien de son corps, qui n’est couvert cependant que d’une tunique pâle ou rose, parce qu’on n’y voit plus bientôt que des mouvements, non pas des formes. Elle danse, et il y a aussi ses bras qui s’allongent ou se plient, cachent à demi sa tête légère ou lui font une couronne, ses doigts qui quelquefois font le geste des joueuses de flûte, quelquefois se lèvent un peu pour dire : « C’est là-bas, entendez-vous ? Là-bas il y a un bruit. Mais où ? »
… Elle veut être une très jeune fille qui joue, au bord de la mer, avec des osselets. Elle est couchée, toutefois elle danse toujours ; — comment fait-elle, pour avoir l’air de danser, étendue ainsi, et presque sans mouvement ? — elle lance les osselets, ils retombent, elle les rattrape, elle voit la mer, on la voit comme elle, son corps s’harmonise à la forme des vagues, à la couleur de ces petites choses polies, qu’elle fait dans l’air, amuse ses yeux ingénus.
Maintenant la flotte grecque arrive, pleine de jeunes hommes victorieux. Elle l’entend de loin, il y a des buccins qui sonnent sur les flots. Il faut qu’elle coure au-devant des guerriers, et la voilà qui court en effet. Sa poitrine est gonflée d’air, ses bras, ses coudes et ses épaules accompagnent le mouvement de ses pas, et elle galope, elle galope littéralement, dans la joie, dans la pure joie cruelle du triomphe, avec une foule d’autres petites filles comme elle, qu’on ne voit pas, mais qui existent, parce que son geste les crée. Elle crie à ces vainqueurs qu’ils sont des vainqueurs, elle leur demande s’ils ont beaucoup tué, s’ils rapportent des dépouilles, s’ils sont riches, s’ils épandront leurs richesses. Eux, ils s’en vont, riant sans doute, chargés d’armes et d’or, au milieu de ce cortège, de cette joie qui grandit, de cette course qui se hâte, de cette danse toujours plus vive. Je ne sais pas si c’était cela, le péan des Grecs, mais c’est sûrement ainsi que danse une race très jeune, qui ne pense pas à la pitié, qui ne s’attendrit pas, qui est joyeuse, purement joyeuse. J’ai vu cela dans des pays très lointains, chez des peuples très barbares. Seulement, ici, il n’y a plus de rudesse que dans le fond des choses, non pas dans l’apparence ; toute cette férocité s’idéalise, se transforme, s’envole — et à la fin, dans la demi-lumière, le sol seul étant un peu plus éclairé, cette danse a l’air de s’achever sur de la nue.