Isadora revient. Elle est un jeune Scythe, qui a lutté du poing, et renversé son ennemi, et gagné de la gloire. Ses gestes le disent silencieusement, toute la scène est là sous nos yeux : les premiers coups portés, les feintes, les parades, la fuite simulée, puis l’attaque, le retour sur l’adversaire qui cède : elle le presse, il s’effondre ; ses poings se baissent, il est à terre. Et qu’un tel spectacle devrait être farouche, qu’il inspirerait plutôt de l’horreur et de la répugnance ! Mais ce n’est plus qu’un jeu, ce n’est plus qu’un poème, il n’y a là qu’une vierge qui s’amuse et s’enchante du récit d’un combat ; et quand elle s’arrête enfin, le bras levé, fière, exaltée, raidie dans sa tunique d’adolescent, c’est une statue, c’est la Victoire immortalisée. On applaudit… Alors elle salue, non pas comme une ballerine, mais d’un geste singulier, ingénu, primitif, presque gauche, comme une fille des champs interdite qui manque sa révérence.

Et elle revient encore en bacchante, des pampres dans les deux mains, et des fleurs. Les fleurs, elle les jette ou les froisse ; les pampres, elle les garde, les brandit, en fait comme le moyen d’une espèce d’incantation, car en vérité, comment, sans sorcellerie, me croirais-je ainsi transporté sur un coteau, au milieu des vignes, et d’où viendraient cette odeur de vin et cet étourdissement ? Il n’y a qu’Isadora qui danse, voilà tout. Une femme fait sur un plateau, devant ces rideaux gris, couleur de chat de Siam, des pas qui ne sont même point des pas de danse, qui n’appartiennent à aucune danse connue ! Est-ce donc suffisant ? Mais elle s’effile, mais elle grandit, mais ses pieds se rapprochent, et ses hanches se gonflent et ses bras s’unissent : c’est une amphore qui danse, une amphore qui bondit, pleine de vin !

En vérité, je suis ivre moi-même ! Ce n’est pas une amphore, c’est une femme qui est ivre avec moi, qui a bu, jusqu’à trébucher, le jus fermenté de la cuve, et qui déclenche sa tête, par coups secs, comme si elle ne tenait plus sur ses épaules ! Et les pampres s’éparpillent, et les mains ne se dirigent plus que vers des choses confuses, obscures, ardentes, désirées, du plaisir diffus, du plaisir qui est en elle, et qu’elle voit dehors. On n’est pas plus ivre, décidément, puisque moi-même je suis ivre à la regarder, et que j’entends, je vois tant de choses : un paysage, des cris, un vignoble, des cyprès, et Bacchus, et Silène, comme sur les images qui se mettaient à vivre et à bouger, du temps que j’étais enfant et que j’avais du génie, comme tous les enfants ! Mais on n’est pas plus déchaînée et plus harmonieuse, plus pleine de la joie du vin et plus réservée. On n’éprouve pas plus fortement toutes les passions qui privent de pudeur avec plus de pudeur. Oui, oui, c’est l’ivresse divine, celle qui est un rite, une prière, celle qu’il fallait simuler, avec art et suivant des formules, « pour qu’il y eût du vin l’année prochaine », celle qui avait disparu du monde ! Une femme vient de la retrouver par divination, par instinct, ou peut-être au contraire par l’espèce de sensibilité cérébrale, rouée, consciente et naïve à la fois, qui caractérise sa race.

On ne sait pas. Il est possible qu’Isadora ignore une foule de choses et qu’elle invente le reste, qu’elle mélange une infinité d’époques, et que cela n’ait aucune importance, et même vaille bien mieux. Tout à l’heure, quand elle a dansé, tout l’univers et nous-mêmes avions trois mille ans de moins : il est probable que ce miracle essentiel est fait de bien peu, sinon d’elle-même.

La musique ? C’est à peine si elle en suit la mesure. Elle n’écoute pas des notes, elle entend des paroles, et c’est sur ces paroles qu’elle danse. C’est une mime avant toute autre chose. Elle danse du Beethoven, du Gluck ou du Grieg ? Combien mieux, et avec plus de vérité encore, elle commenterait sans doute une chanson populaire, dont le sens se développe et grandit de couplet en couplet, alors que la mélodie reste la même, courte, un peu sèche et bien rythmée ! Elle-même le dit : « Je danse beaucoup mieux un air lorsqu’on ne le joue pas : c’est alors qu’on l’entend ! » C’est en cela qu’elle donne vraiment l’impression de la danse antique, alors que quelques notes seulement, ou même la cadence unique des mains frappées ou des crotales accompagnaient l’infinie variété des mimiques.

L’exactitude historique ? Elle-même avoue qu’elle ne s’en soucie pas toujours, et elle a bien raison. Dans la même suite de scènes, elle apparaît vêtue tantôt comme une vierge de Polyclète, tantôt comme une nymphe de Botticelli ou du Titien. Elle est arrivée un jour d’Amérique avec des yeux ingénus et un peu sauvages, elle a vu des chefs-d’œuvre divers dans des musées divers, elle en a retenu ce qui lui convenait, elle en a gardé ce qui s’appliquait à son instinct. Mais si le rôle des poètes et des artistes est de révéler, elle est bien, malgré tout, elle qui très probablement ne sent pas musicalement la musique, elle qui a bien de la peine à suivre et à comprendre une cadence, artiste et poète. Il y a des mensonges plus vrais que la vérité textuelle et l’exactitude documentaire, il est des erreurs archéologiques fécondes même pour les archéologues. D’ailleurs, mimer la joie d’une bataille, l’ivresse d’une lutte ou celle du vin, et justement, par instinct, de cette manière, c’est bien revenir aux origines mêmes de la danse, alors qu’elle était un rite religieux, imitatoire et magique. Cela n’empêche pas qu’il y ait des bornes à l’art, et quand Isadora fait autre chose que célébrer l’enthousiasme et la joie, elle ne célèbre plus rien, elle se trompe et l’on reste froid.

On reste froid parce qu’elle ne saurait, je pense, sortir de sa nature, qui est d’être pleinement, d’une sorte irrésistible et unique, un être jeune et enthousiaste. Et elle est aussi, d’une façon toute particulière et irrégulière, mais triomphante, belle comme les modèles qui ont inspiré les grands artistes. Elle suggère autre chose que ce qu’elle est, et on ne sait pourquoi. Comme l’Eve du Sodoma, ses genoux font penser à des pêches, et ses lèvres sont celles d’un enfant qui vient de manger des cerises…

M. RAYMOND DUNCAN

M. Duncan, frère de Mlle Isadora Duncan, est un missionnaire écossais, comme son nom l’indique, qui prêche avec piété, à travers les rues de Paris, par la parole, les gestes et le costume, la restauration du cancan grec.

On a toujours persécuté les apôtres. Celui-là, il y fallait s’attendre, a donc été persécuté. Le propriétaire d’une maison où une étrangère pratiquait à l’égard de M. Duncan la plus généreuse hospitalité et lui donnait asile dans son appartement, vient de demander à la justice de notre pays qu’il ne lui fût plus permis de franchir les portes de cette demeure. Ce propriétaire sans pitié, qui sans doute méprise la danse, le plus ancien des beaux-arts, et n’a que du mépris pour l’hellénisme, a donné pour raison de sa requête que ses locataires étaient choqués de rencontrer dans l’ascenseur, et aussi dans les escaliers, un homme habillé comme Alcibiade. Alcibiade avait les jambes nues et les bras découverts jusqu’aux épaules, tout du moins nous permet de le croire. Cependant, quand il fréquentait les satrapes efféminés de la molle Asie, il mettait une élégante coquetterie à déférer à leur exemple : il revêtait une longue robe aux plis flottants. Chez les Gaulois que nous sommes, il eût porté le sayon et les braies. M. Duncan ne veut pas de braies. Il entend rester de la plus vieille Athènes.