— Mais ce sont peut-être aussi des révolutionnaires ! Un homme qui viendrait nous dire qu’il faut renoncer à vivre en société, démolir sa maison, tâcher de retrouver le langage d’Adam et Eve, et en tous cas braire comme un âne dans l’espoir de leur ressembler davantage, serait un révolutionnaire. Mais ce ne serait pas, pour employer le mot dont vous venez de vous servir, ce ne serait pas un futuriste. Ce serait tout l’inverse.
— Vous ne croyez donc pas au succès de cette bruyante cohorte ?
— Je n’ai pas dit cela ! fit-il avec vivacité. Par succès, je suppose que vous entendez, comme il est d’usage aujourd’hui, que leurs tableaux trouveront des acheteurs. Je suis persuadé qu’ils en trouveront. Car j’ai là-dessus une expérience personnelle. Mon père, qui appartenait comme moi à cette bourgeoisie éclairée qui fait toujours, grâce à Dieu, l’épine dorsale de la France, était amateur de tableaux. Ainsi que l’immense majorité des amateurs, ses contemporains, il n’avait de goût que pour les choses médiocres, mais sans défauts. Je vendis sa collection un bon prix, voici trente ans. Mais chose curieuse, je faillis ensuite me ruiner à suivre son exemple. C’est que le public et les critiques avaient fini par s’apercevoir qu’à ne louer et n’aimer que les choses mauvaises, mais raisonnables, ils avaient laissé passer sans les voir de bonnes choses, mais qui les choquaient, et qui d’ailleurs n’étaient point sans défauts. Ils arrivèrent donc à cette conviction que seuls avaient de la valeur, une valeur mystique, et par conséquent incommensurable, les ouvrages qu’ils ne comprenaient point. Ils se sont donc précipités dessus, ils continuent à se précipiter dessus. On dit qu’à la guerre, ce sont toujours les mêmes qui se font tuer. Il en est de même en art. Ce sont toujours les mêmes qui achètent de la peinture. La plupart n’y connaissent rien, et, au fond, s’en moquent pas mal. Ils en ont parce qu’il faut en avoir. Auparavant, ils avaient la vénération de ce qui n’enfonce rien. Maintenant, ils ont la superstition de ce qui enfonce tout. Jadis, ils achetaient du mauvais, raisonnable. Aujourd’hui, ils prennent du mauvais, excessif. Voilà tout.
LE BAS-RELIEF
… Le plus doucement possible, afin d’avoir moins chaud, M. Costepierre, venant du pont Neuf, suivit le quai Conti, dépassa l’Institut, et demeura un instant immobile sous l’arcade du portique qui fait communiquer cet édifice avec la rue de Seine. Cette voûte n’avait rien qui la désignât particulièrement à son intérêt : mais par ce pertuis, entre le fleuve et cette étroite voie du vieux Paris, il s’établissait un courant d’air, et le professeur, enlevant son chapeau, goûta délibérément ce souffle qui, bien que tiède lui-même, rafraîchissait un peu son front en sueur. Il s’efforça aussi de trouver plaisir à considérer le paysage urbain qu’il avait sous les yeux, l’un des plus harmonieusement limités, l’un des plus parfaits qui soient au monde. Sa déception fut vive de n’y point parvenir. Tous les plans étaient secs, durs, et chevauchaient les uns sur les autres. Telles sont les perfidies et les cruautés du soleil caniculaire : l’air de la ville, d’ordinaire si fin, si délicat, qui baigne et pénètre toutes choses de plus d’esprit encore que de volupté, était à cette heure d’une brutalité sans grâce.
C’est que les édifices parisiens n’ont pas été construits pour la lumière du Sahara ! M. Costepierre le constata mélancoliquement. Mais l’optimisme de sa nature voulut trouver une consolation dans le fait incontestable que les murailles de l’Institut projetaient une ombre sur la chaussée. « Et pourtant, songeait-il, elles ne sont pas orientées vers l’orient ou le ponant. Mais c’est que le soleil se trouve en ce moment dans l’hémisphère sud. » A toutes les minutes de sa vie où il éprouvait quelque fatigue ou quelque déconvenue, M. Costepierre s’ingéniait ainsi à se plonger dans le milieu cosmique, à concevoir et sentir la terre tournant sur son axe, accomplissant autour du soleil, éternellement, son orbite elliptique, insignifiante petite cellule d’un ensemble infini. Et il parvenait assez vite à se convaincre alors que décidément il y avait au monde des choses plus importantes que lui, M. Costepierre : telle était sa religion.
Comme il allait enfin reprendre sa marche, une automobile le dépassa impétueusement, et il crut voir la personne qui y siégeait toute seule faire de la tête, dans sa direction, ce petit mouvement par quoi les femmes bien élevées daignent témoigner qu’elles reconnaissent quelqu’un. Et l’automobile, en effet, s’arrêta quelques pas plus loin. Il reconnut alors une vieille amie chez laquelle parfois il avait dîné, aux saisons où l’on dîne. Elle attendit qu’il l’eût rejointe, et lui demanda, naturellement, ce qu’il faisait à Paris à pareille époque. Pour elle, c’était une corvée de maîtresse de maison : elle ne faisait que passer. Il lui fallait acheter des chaises de jardin, des draps de lit, des conserves : quand on arrive à la campagne, on s’aperçoit tout de suite que tout vous manque, et qu’il faut tout renouveler.
— Vous sortez sans doute de l’Institut ? dit-elle ensuite.
Cette question était une maladresse : M. Costepierre n’est pas de l’Institut. Il se trouve encore à Paris parce qu’il est professeur d’histoire dans un lycée, où il doit même prononcer le discours de distribution de prix. Il l’avoua fort ingénument et ajouta qu’il se rendait de ce pas à l’Ecole des beaux-arts pour y voir les esquisses du Grand Prix de Rome de sculpture.
— Ce n’est point, dit-il, que ces choses m’intéressent habituellement ; mais il paraît que cette fois, qui est la première, une jeune femme l’a emporté sur tous les autres concurrents. Je cède à un mouvement de curiosité assez commun.