Mme Denant fit une moue un peu dédaigneuse. Elle appartient à la catégorie très nombreuse des femmes antiféministes. Si elle était capable d’en donner les raisons, ces raisons ne seraient pas mauvaises : elle dirait qu’ayant été fort heureuse de son rôle dans la vie, elle ne conçoit pas pourquoi quelques-unes de ses sœurs en désirent un autre. Mais comme elle confond fréquemment les idées générales et les généralités, elle se contente d’invoquer des principes de haute convenance. Cependant elle consentit à accompagner M. Costepierre, et bien qu’il n’y eût plus que quelques pas à faire, le fit monter dans sa voiture. Elle eut toutefois le temps de dire avant d’arriver :

— Nous n’allons pas voir, sans doute, quelque chose de bien intéressant ; il y a là sûrement une de ces politesses que les hommes font si aisément aux femmes.

— Je ne sais pas plus que vous ce que nous allons voir, répondit M. Costepierre, et d’ailleurs je ne possède aucune compétence en la question. Mais je me permets d’être d’un avis différent du vôtre : Les hommes concèdent fort aisément aux femmes les petites distinctions auxquelles ils n’accordent pas d’importance. Mais s’il s’agit d’un sérieux avantage, ils se retrouvent ligués et défendent fort âprement les intérêts de leur sexe : c’est ce que nous avons pu constater récemment lors de la candidature à l’Académie des sciences d’une femme dont le grand et honnête mérite ne faisait de doute pour personne. Si donc on a fini par accorder à celle-là, après une longue attente, la toute première place, c’est qu’on ne pouvait faire autrement.

— C’est ce que nous verrons ! dit Mme Denant.

— Soyez assuré, répondit le professeur, que je m’en rapporterai à vos lumières.

Il n’eut pas plus tôt prononcé cette phrase ironique et polie que la contradiction qu’elle impliquait le frappa en lui donnant à sourire. Car il avait involontairement exprimé avec courtoisie, lui parfaitement disposé à admettre l’égalité des deux sexes dans les choses de l’esprit, qu’il n’accordait instinctivement qu’une valeur relative au jugement d’une personne qui n’aurait jamais de barbe.

La salle du quai Malaquais était pleine de gens qui voyaient pour la première fois de leur vie un bas-relief. Ils demandaient au gardien où était « la sculpture de la dame », allaient contempler ce bloc de plâtre, regardaient ensuite les autres blocs de plâtre, et jugeaient dans leur for intérieur que c’était tout pareil. Mais ceci déjà leur faisait une forte impression qu’une femme, tout de même, eût pu faire tout pareil ! Après quoi ils réagissaient ou ne réagissaient point contre cette impression, selon l’idée qu’ils avaient apportée en entrant. Mme Denant résuma son opinion en disant que décidément, comme elle l’avait prévu, il ne valait pas la peine de s’être dérangé.

— Mais si, répondit M. Costepierre, mais si ! Un des problèmes qui s’est depuis longtemps posé à ma pensée était celui-ci : il y a le génie, et il y a le talent. Le talent est assez souvent une plante de serre chaude ; il exige, pour fructifier, de grands soins et des circonstances favorables. Le génie, au contraire, est irrésistible, du moins si nous en croyons les romantiques. Ecrasé, dédaigné, supplicié, il entend toujours et malgré tout sonner l’heure de son triomphe. Et dans ce cas, pourquoi y a-t-il eu si peu de femmes de génie ? Il s’en devrait trouver un nombre bien plus considérable. Mais j’ai lu récemment un livre de Mme Bernardini-Sjœstedt qui m’a beaucoup frappé : il y est écrit que ce qui a toujours empêché les femmes de dire de façon originale ce qu’elles avaient à dire, c’est qu’elles avaient jusqu’ici reçu leurs méthodes et leurs procédés d’expression des hommes, et que ni ces méthodes ni ces procédés ne sont faits pour elles… Vous savez qu’il est des langues primitives où le vocabulaire des deux sexes est singulièrement différent. C’est un phénomène qu’on explique en disant que durant de longs siècles les hordes d’hommes et les hordes de femmes ont vécu séparées, ne se retrouvant qu’aux saisons de désir et d’amour ; et de la sorte, chez l’homme et la femme, des sentiments assez analogues auraient favorisé l’évolution de langages distincts. Il en est peut-être ainsi, même chez les peuples civilisés, bien plus qu’on ne croit. Les femmes, dans ce pays, n’ont pu jusqu’à ce jour employer que la langue des hommes, les façons de peindre ou de sculpter des hommes, et elles s’y trouvent empêtrées. Si elles arrivaient à retrouver les moyens d’expression qui leur sont propres, combien cela serait précieux, nouveau, lumineux ! Tenez, il est en ce moment deux vers de Hernani qui me reviennent à la mémoire. C’est doña Sol qui, tenant dans ses bras son époux expirant, dit à don Gomez :

Ne le réveillez pas, seigneur duc de Mendoce,

Il dort, c’est mon mari, c’est notre nuit de noce !