J’ai toujours eu le soupçon que si une femme avait eu à rendre cette situation comme elle la sentait, elle eût trouvé une phrase infiniment plus douloureuse, voluptueuse ou délicate — je ne puis le dire, étant un homme, justement ! — mais enfin autre chose !
— Et voilà pourquoi c’eût été choquant ! dit Mme Denant.
— Peut-être, peut-être ! En tout cas c’eût été plus vrai. Et quelle joie de voir sourdre en art un peu de vérité ! Ce n’est pas si fréquent… Eh bien, tenez, dans ce bas-relief du concours, il s’agissait de montrer Oreste, cet Oreste poursuivi depuis si longtemps par les Euménides, qui a pu enfin s’endormir ; et sa sœur Electre protège son sommeil. Regardez ce qu’elle a trouvé, la modeleuse, regardez cette main qui va tâter, qui va caresser le front du mâle fiévreux et harassé, cette autre qui se dirige vers les hommes qui viennent : « Silence, ne le réveillez pas ! » C’est de la vraie sculpture, et c’est si humain… si humain et si féminin ! Alors je suis heureux. Je crois que le morceau est bon, bien que ce ne soit pas mon métier d’en juger. Mais je suis sûr, avant tout, sûr comme un vieux lecteur d’Eschyle, que c’est comme ça que ça dut se passer. Et c’est quelque chose.
— Mais, observa Mme Denant, elle a donc réussi parce que c’était un geste féminin qu’elle avait à représenter. Et dans tout autre cas…
— Elle aurait échoué, dit M. Costepierre, ou elle nous aurait donné une interprétation féminine de l’autre chose, qui aurait peut-être été mauvaise, mais aussi peut-être originale ou intéressante. Voilà tout ce que je puis dire… Par-dessus le marché, c’est peut-être seulement en France que ces talents féminins ont le plus de chance de se produire. Il n’y a pas de pays où la femme tende davantage à devenir l’égale de l’homme, et c’est heureux, puisqu’il paraît que notre population n’augmente plus que faiblement. Mais cette égalité est apparue chez nous de longue date : voilà ce que c’est que de doter les filles !
— Comment ? fit Mme Denant surprise.
— Eh oui, fit M. Costepierre. Cela leur donne de l’influence dans le ménage. Une paysanne qui a apporté une pièce de terre à la communauté a naturellement le droit de discuter la manière dont elle entend qu’elle soit cultivée. Et si vous avez voix au chapitre pour l’éducation de vos enfants, c’est qu’ils ne vivent pas seulement du bien de votre mari. Vous n’éprouvez pas le besoin d’être une insurgée, mais vous avez de l’initiative, chère madame, vous en avez plus qu’une Anglaise ou une Allemande. Mais oui, mais oui, ne protestez pas !
POUR UNE NOUVELLE LIGUE
Je demande que des industriels ingénieux construisent des roulottes, pas trop chères, où l’on pourrait vivre, dormir et mourir ; ou bien qu’ils élèvent de vastes ballons captifs, avec nacelles tranformées en dortoirs ; ou bien encore que l’Etat bienfaisant abolisse les lois cruelles qui interdisent le vagabondage. Car je commence à désespérer de plus jamais trouver un toit pour abriter ma tête. Paris est en effet devenu inhabitable : d’abord parce qu’on démolit, ensuite parce qu’on bâtit, et à la même place. Vous ne comprenez pas, vous me répondez que ces deux motifs sont contradictoires, et que si l’on démolit ma maison, je n’ai qu’à attendre pour me loger dans celle qu’on remolira, si j’ose m’exprimer ainsi. Monsieur, ou bien vous êtes un homme déplorablement naïf, ou bien vous vous faites remarquer par la plus insigne mauvaise foi. L’appartement que j’occupais était un vieil appartement dans une vieille, bête, honnête maison. On y montait par un escalier, figurez-vous, on y mettait ses affaires dans des armoires, on s’y chauffait avec des cheminées, et le concierge se cachait dans une loge où il rapetassait de vieux pantalons ; car il était en même temps tailleur, ce que j’estimais d’un secours précieux. Mais un jour les démolisseurs sont venus. Ce sont des démolisseurs hypocrites et astucieux. Ils ont commencé par laisser ma demeure tranquille, ils se sont attaqués aux autres, celles qui étaient à côté. C’était déjà bien assez désagréable. Durant dix-huit mois, j’ai respiré l’odeur du plâtre frais (le plâtre frais sent les vieilles allumettes chimiques mouillées et moisies), j’ai piétiné dans la boue, dans le mortier, dans les gravats ; d’innombrables chariots ont fait tout ce qu’ils ont pu pour m’écraser ; et j’ai connu l’invasion de milliers de rats : chassés de leurs vieilles retraites, ils cherchaient un appartement ; ils ont trouvé le mien.
Longtemps je les ai maudits. Mais maintenant je comprends leurs souffrances, et j’y compatis. Moi aussi, j’ai dû quitter ma retraite ; la pioche des démolisseurs l’atteignit enfin. Pauvre exilé, j’ai connu les lits d’auberge, l’hospitalité des campagnes, l’abri prêté par des amis complaisants ou des parents qui accomplissaient leur devoir sans enthousiasme. Et pendant ce temps-là on rebâtissait ma maison. Et comme je suis un animal d’habitude, comme j’aime ma rue, mon quartier, mes omnibus et mes fournisseurs, j’y suis revenu ingénument. Mais si vous saviez comme elle avait changé ! L’ancienne, la vraie, était en plâtre et en moellons ; la nouvelle est tout en pierres de taille, avec des colonnes de marbre rose jusqu’au toit, et un dôme qui ressemble à un observatoire ! Je ne reconnus pas non plus le concierge, ni sa loge. D’abord ce n’est plus une loge, c’est un bureau, comme chez les ministres. Et le concierge est peut-être un ministre : en tout cas, il n’est plus tailleur, il est beaucoup mieux habillé que moi, et il a un air, un air… Enfin il est si beau que j’espérai un instant que ce serait lui qui me donnerait le denier à Dieu. Mais je fus déçu. Il me dit seulement :