Je vous parle sérieusement : on va faire des logements à bon marché pour les pauvres diables. C’est fort bien. Mais où pourront se réfugier les médiocres bourgeois comme vous et moi, qui avons un peu de goût et pas trop d’argent ?

J’y songeai longuement. A la fin, je découvris une vengeance, et peut-être un remède.

C’était un dimanche triste, où je rencontrai trois amis tristes. Quelle chose étrange que personne ne soit gai depuis la victoire ! Peut-être l’avons-nous trop longuement attendue. Peut-être sentons-nous maintenant tout le poids des deuils que nous supportions stoïquement, tant qu’il fallait ne songer qu’à vaincre. Il y a eu tant de morts, et la vie est si grise pour ceux qui survivent ! On ne sait pas de quoi sera fait demain ; on n’est plus en guerre et l’on n’est pas en paix. On n’a pas le courage de se remettre au travail ; on regarde son voisin : il ne fait rien ; alors on fait comme lui…

C’est pénétrés de ces pensées mélancoliques que nous errions, sans rien trouver à nous dire : enfin il pleuvait. Nous parvînmes devant une chose fort rare aux jours où nous sommes : une maison où il y avait encore des appartements à louer, — parce que c’était une maison neuve, une maison que les maçons venaient enfin de terminer, après cinq ans d’un chômage qui, du reste, il faut l’avouer, n’avait pas été volontaire.

— Voici, déclarai-je, ce que nous allons faire pour chasser nos idées noires : nous allons visiter des appartements !

Mes trois amis me considérèrent comme un pauvre d’esprit.

— C’est économique, dirent-ils, mais ce n’est pas drôle ! Tous les appartements coûtent dix-huit mille francs ; c’est un prix fait, une fois pour toutes. Tous les appartements ont le même nombre de pièces, la même galerie, pour la magnificence, les mêmes pâtisseries au plafond, les mêmes fausses boiseries en stuc dans la salle à manger, les mêmes radiateurs, le même ascenseur et la même électricité. Et vous avez déjà décrit tout ça. Vous n’allez pas recommencer !

Cependant je parvins à les persuader. Mais je laissai deux de ces désœuvrés dans une voiture, et ce ne fut qu’avec le troisième que je pénétrai dans un somptueux immeuble.

Le concierge était, bien entendu, un personnage impressionnant. Nous le saluâmes, comme si c’était pour conclure un armistice, en adversaires courtois. C’était bien dix-huit mille francs par logis, comme nous l’avions prévu, « excepté au rez-de-chaussée, où il y a des suites de deux pièces, délicieuses, pour trois mille francs. »

— … Bon, bon, acquiesçai-je. Mais d’abord je veux de nouveau jeter un coup d’œil sur la façade.