— Monsieur ne trouvera pas mieux pour le prix ! suggéra-t-il.
— Oui, dis-je : il est bien exposé, les pièces sont assez grandes… Seulement, est-ce qu’on ne pourrait pas m’ôter toutes ces histoires-là ?
— Quoi ? cria le concierge, quoi ?
— Tout ce qui est sur les murs, sur le plafond, dans l’escalier !
— Mais, monsieur, c’est ce qui fait le style de l’appartement ! On ne louerait pas sans ça ! Monsieur est bien le seul…
— Vous croyez ! fis-je, en m’efforçant de jeter dans son âme la semence d’un doute pervers.
— Vous croyez ? ajouta mon ami en écho.
Il avait compris. Il expliqua le jeu aux deux autres neurasthéniques, abrités dans leur fiacre. Et successivement ils livrèrent après nous et l’un après l’autre le même assaut à ce même concierge. Ils lui dirent : « Que c’est laid, mon Dieu, que c’est laid ! » Cet homme était effondré. On avait donc changé de goût pour les immeubles ? Ce n’était donc plus ça qu’il fallait servir aux clients ? Abrités derrière les vitres de la voiture, nous le vîmes reconduire jusqu’à la porte son dernier visiteur : il avait la tête basse et les yeux égarés. Et alors, le cœur léger, ardent, plein d’un cruel enthousiasme, jusqu’à la nuit noire nous parcourûmes l’énorme ville, en quête de nouveaux édifices sur qui jeter le venin corrodant des amères critiques. Nous décourageâmes vingt concierges, nous rencontrâmes même des propriétaires, des architectes. Le premier qui leur parlait était repoussé avec mépris, le second inquiétait, les deux autres faisaient naître l’angoisse, le désespoir et baisser les loyers !
Je propose donc la constitution d’une nouvelle ligue. Citoyens, que désormais un noble esprit de solidarité vous anime ! Unissez-vous pour visiter platoniquement à tour de rôle les maisons neuves ! Et dites que c’est laid, que c’est affreusement laid ! Vous rendrez service à ceux qui cherchent réellement un toit sous lequel reposer leurs têtes — et vous ramènerez peut-être un peu de goût et de simplicité dans l’âme sauvage des décorateurs.