— C’est dix heures, répondirent les hommes de la tribu ennemie. On va se rafraîchir.
Les ouvrages de sociologie enseignent que nul ne doit jamais empêcher les tribus de célébrer leurs rites nationaux. Les représentants de celle-là revinrent vers onze heures. Leur visage respirait la joie, l’ardeur et la santé. Leur chef reprit sa latte pliante et fit d’autres gestes propitiatoires, avec lenteur, pour ne pas mécontenter les esprits. Ses guerriers chantèrent des hymnes, pour aider son incantation. Les paroles en étaient ingénues et naïves, comme il sied aux races primitives. Elles célébraient généralement le soleil, de diverses manières. Parfois on précisait qu’il était en train de se lever à l’horizon d’opale ; ou bien on se contentait d’avertir une grande-prêtresse, appelée Manon, qu’il était là, comme tous les jours. Après quoi le chef descendit encore une fois de son échelle et gagna de nouveau la porte avec ses guerriers.
— Eh bien quoi demanda le peintre en paysages, plaintivement.
— C’est midi moins cinq. On va déjeuner.
Il n’était que midi moins le quart. Mais les races primitives n’ont qu’une médiocre notion du temps. Et le peintre resta seul, sans espoir de voir jamais son appartement peint à la colle. Ses yeux désespérés s’égarèrent à la fin sur les brosses vierges ou du moins bien lavées, et les pots où la peinture à l’huile de lin montait jusqu’aux bords. Presque sans y penser, il plongea l’une de ces brosses dans l’un de ces vases empli d’un liquide éclatant ; d’une main assurée, il en caressa le mur…
Et il alla, il alla, il alla. Ses gestes étaient larges et généreux sur le milieu des parois, souples et prudents à la hauteur des cimaises, délicats et remontants quand ils atteignaient le plancher. A deux heures, il avait fini ; et se croisant les bras, il vit que son œuvre était bon. Entendant des pas dans l’escalier, avec précipitation il se lava les mains et prit un air innocent.
Et les hommes de la tribu ennemie s’écrièrent, pleins de stupeur :
— On a peint la chambre à coucher !
Et leur chef ajouta, après avoir examiné le travail d’un œil scrutateur :
— C’est un homme du métier qui a fait ça !