— C’est moi… dit le peintre en paysages, encouragé.

— Alors, tout de même, tout de même, conclurent les hommes de la tribu ennemie, vous êtes un artiste, vous !


Il paraît que depuis ce moment la peinture impressionniste jouit d’une plus grande sympathie parmi les peintres en bâtiment. Et c’est une histoire qui est arrivée.

JEAN-LOUIS, ENSEMBLIER

C’est en vérité un grand souci, quand on a le cœur bien placé, l’âme un peu sentimentale, d’arriver à la conviction raisonnée et désespérante que certains amis d’enfance, pour lesquels on a conservé toute la chaleur de sa sympathie, n’arriveront jamais à rien. Et vous savez qu’il en est ! Chacun de nous, dans sa génération, en pourrait citer au moins deux ou trois. Justement, ce furent les plus agréables compagnons : les jeunes gens sérieux ne sont jamais bons qu’à eux-mêmes, à leur propre avenir. Quand par hasard vous tombez chez eux, éprouvant le besoin de vous délasser un instant, vous tombez rarement bien. Ils ont toujours quelque chose à faire. Si cependant ce n’est point le cas, ils vous annoncent qu’ils vont dans le monde : ce qui s’appelle pour eux préparer une carrière. Mais tous nous avons gardé le souvenir de quelques bons diables qui ne leur ressemblaient point. Ils ne demandaient qu’à se laisser distraire ; ils y semblaient toujours prêts, ils étaient, pour se faire applaudir, suivre, aimer, fertiles en imaginations heureuses. Le lutin qu’Edgar Poe a nommé l’Ange du bizarre — mais cet ange est un petit démon, je vous assure — les a touchés de ses griffes malicieuses et cocasses. Enfin ils jouent, ils jouent perpétuellement ; incapables de comprendre jamais la gravité de l’existence, ils prolongent au delà des bornes permises l’ingénuité de la jeunesse. Ce sont des artistes par la fantaisie, mais il leur manque la patience, la fermeté de travail et de propos qui font le talent. Cela est bien triste du jour qu’ils deviennent chauves. On songe : « Que vont-ils devenir, mon Dieu, que vont-ils devenir ? » En général, ils ne deviennent rien du tout. Et cela vous fait de la peine, car on ne peut se défendre de leur garder une involontaire affection : ils vous ont tant amusé ! Mon vieux camarade Jean-Louis est de ceux-là. Je l’avais connu élève de l’Ecole Centrale. Il n’y brilla que comme costumier de la revue où les futurs ingénieurs se délassent chaque année de leurs âpres travaux : je crois vous avoir fait pressentir que son âme était frivole. Aussi ne fut-il nullement étonné de se trouver fruit sec au bout de trois ans. Ce garçon n’est pas sans qualités, il sait se rendre justice à lui-même. D’ailleurs il était bien évident que son génie ne le destinait point aux sciences. Il m’annonça donc qu’il s’allait improviser sculpteur et loua un atelier. Mais je présume que la profession de sculpteur a des dangers, à cause du bon caractère des dames qui consentent à poser sur le plateau ; car il ne sortit rien de cet atelier, qui était raisonnablement grand, qu’une collection de marrons sculptés, tout petits, mais très drôles. Mieux vaut sculpter des marrons que, de s’abandonner à une lâche indolence. Je conseillai donc à Jean-Louis de se consacrer aux marrons : il en était déjà fatigué.

Ses ressources ont toujours été médiocres ; j’augurai mal des suites de sa carrière. Et bientôt, comme je m’y attendais, j’aperçus à certains détails de sa mise, à la classe de restaurants où il allait chercher une nourriture nécessaire même aux fantaisistes, que la fortune ne lui était point favorable. Mais voici qu’à je ne sais quel bal annuel, où beaucoup de jeunes artistes s’affrontent gaiement à beaucoup de nudités féminines, je le rencontrai vêtu d’un costume d’évêque byzantin ruisselant d’or et de la plus haute somptuosité. L’intérêt que je persiste à lui porter m’engagea à lui demander s’il avait fait un héritage : « Mon cher, me répondit-il, c’est de la toile d’emballage sur laquelle j’ai étalé des grains de millet plongés dans la colle de pâte. Jette là-dessus pour dix sous de ce faux or que les camelots vendent en bouteille, et tu m’en diras des nouvelles ! » J’admirai que, dans sa misère, il fût demeuré de la sorte aussi gai qu’ingénieux.


Quelques mois passèrent. J’avais presque oublié ce pauvre Jean-Louis. Dois-je l’avouer ? Je faisais tous mes efforts pour l’oublier entièrement. C’est que j’appréhendais pour lui, après des années difficiles, les définitives déchéances ; et qu’y faire ? Mais il était écrit que cet homme véritablement exceptionnel me devait encore réserver des surprises. Hier ce fut lui qui m’aborda : sa mine était florissante. Que dis-je : il avait l’air d’un homme riche, infiniment plus riche que moi ; il est des attitudes de paisible assurance qui ne sauraient tromper. Jean-Louis jouissait, sans qu’il fût possible d’en douter, d’une large aisance. C’est de quoi je le félicitai sans toutefois songer à lui en dissimuler mon étonnement. Cet aimable garçon n’avait point changé : il pouffa de rire.

— J’ai trouvé ma voie ! dit-il.