— Je me suis engagé à faire ce portrait, déclarai-je, mais je l’ai commencé comme une étude de nu, et je ne ferai qu’une étude de nu.

« La mère hésita, parce qu’il ne serait pas possible, dans ce cas, de voir que son fils avait fait sa première communion ; mais le père, qui était accommodant, affirma que j’avais raison. Les cheveux de l’enfant étaient coupés courts, ils avaient foncé, et l’on remarquait dans sa personne d’autres changements plus considérables. Toutefois je gardai ce que je pus de mes premières études, comme par exemple la pose, les oreilles et la couleur des yeux.

« Je crois vous avoir fait comprendre qu’une infernale fatalité nous poursuivit. Au moment où je pensais achever ce portrait, le jeune Enrique Durand fut placé comme interne dans un lycée de Paris. Il ne sortait que le dimanche, et j’ai toujours répugné à travailler ce jour-là. Aux grandes vacances on l’emmenait à la montagne pour sa santé, et vous savez qu’au contraire je ne fréquente jamais que les côtes de Bretagne. Cependant il tomba chez moi au moment où il venait d’être refusé aux examens de l’Ecole de Saint-Cyr, et sur les représentations que je lui fis, m’assura que je n’aurais plus à me plaindre de son manque d’assiduité, uniquement dû aux circonstances. Ses membres, bien qu’un peu grêles, ne manquaient point de beauté ; mais j’avais en le contemplant, tandis qu’il posait avec patience, et toujours sur la même peau de chèvre de Kabylie, des sentiments très particuliers que je ne saurais guère comparer qu’à ceux d’une mère. Malgré moi je le voyais non seulement tel qu’il était, mais encore à la mamelle, puis sevré, puis avec toutes ses dents de lait, enfin avec ses dents définitives, en premier communiant et en collégien. Ma peinture en prit un caractère tout exceptionnel dont le public et les critiques ont bien voulu se rendre compte. Mais une dernière déception m’était encore réservée : ce jeune homme, qui m’avait promis de venir régulièrement, s’engagea, par un désir d’aventures assez excusable à son âge, dans l’infanterie coloniale.

« Je retournai le tableau contre le mur et n’y pensai plus. Trois ans plus tard Enrique Durand reparut à mon atelier. On venait de prononcer sa réforme avec congé numéro 1, pour infirmités contractées au service, un projectile lui ayant enlevé le bras droit au cours de l’attaque de Phuc-Giang (Haut-Tonkin). Mais il avait, en revanche, beaucoup de barbe. Résolu à ne pas désespérer, je parvins à obtenir qu’il se rasât entièrement, et je terminai enfin ce portrait.

« Nous eûmes pourtant une petite discussion. Mon modèle, pour laisser à ses descendants un souvenir de sa bravoure et de ses combats, ne voulait pas être représenté avec deux bras, tandis que je soutenais que je ne m’étais engagé qu’à fournir un homme comme tout le monde, et non pas un amputé disgracieux. Ceci vous explique le bras droit qui disparaît dans un nuage : c’est le résultat d’une transaction. »


Ce grand peintre ajouta que convaincu que son tableau serait racheté, à n’importe quel prix, par la Société des Amis du Louvre, il tenait que ces détails fussent connus. Voilà pourquoi j’ai écrit.

BARNAVAUX ET LES BEAUX-ARTS

A l’angle de la rue du Cherche-Midi et du boulevard Montparnasse, il y a un petit café débit-de-tabac qui s’appelle le chien qui fume. C’est là, sur la terrasse, que nous nous sommes arrêtés, Barnavaux et moi : il est cinq heures du soir.

Le vent du crépuscule, vers cette fin de septembre, a déjà séché les feuilles des arbres. Elles traînent à terre, toutes roussies, raides, recroquevillées, craquantes ; il s’en exhale une odeur amère et mélancolique et qui pourtant, par un retour inattendu, vous fait songer à vos premières années de jeunesse, à votre toute petite enfance. Car alors on avait la tête plus près de terre, comme ces bassets aux pattes courtes dont l’odorat aigu découvre plus aisément, sur le sol et dans la mousse, les imperceptibles fumées qui dénoncent le passage des lièvres. Voilà pourquoi il vous émeut, ce parfum sauvage et triste. Il montait alors plus puissant aux narines ; maintenant en nous il reste associé au souvenir des vieux jardins dans lesquels on a joué, des premières imaginations qu’on s’est faites de forêts qu’on ne connaissait pas encore, des premières femmes qui vous ont pris la main, en vous donnant des ordres, mais en vous baisant le front et les yeux. Et le ciel, ce jour-là, est sublime. Si bleu au-dessus de nos têtes, d’un vert si magnifiquement mêlé d’or à l’horizon, avec de petits nuages très hauts, très clairs, très légers, des nuages pour déesses ou saintes vierges ! Barnavaux sent comme moi le miracle de l’heure. Seulement, à la manière de presque tous les hommes simples, il ne s’émeut pas consciemment aux incantations muettes de la nature. Il y est aussi sensible que moi, mais il ne se rend pas compte qu’il les sent : ça le fait seulement penser à autre chose, plus fort. Et alors il prononce cette phrase qui m’étonne une seconde :