— C’est un temps, un temps… où on voudrait être aimé par une femme de quarante ans qui aurait du violet sur son chapeau !

Puis il se replonge dans sa rêverie, que j’hésite à troubler.

Tout à coup, des hauteurs de l’avenue du Maine, descend une masse altière et blafarde dont le sommet atteint presque la cime effeuillée des lilas du Japon. Barnavaux, qui connaît le quartier, comprend tout de suite.

— Une statue qui va en voiture jusque là-bas, vous savez, aux Champs-Elysées.

Et je comprends à mon tour que c’est l’envoi d’un sculpteur au salon d’automne. Mais vers le carrefour même où nous nous trouvions, l’un des chevaux qui traînaient le lourd fardier heurte maladroitement, de son pied large, à moitié déferré, le rail du tramway, essaie sans y réussir de se ramasser d’un coup de rein, et sans hennir, sans se plaindre, avec la tranquillité d’une bête qui sait ce qui lui arrive, s’abat tout doucement.

Barnavaux n’eut pas un seul instant l’idée de se mêler à la foule des curieux qui s’attroupaient. Un cheval qui tombe, on voit ça plusieurs fois par jour à Paris, ça n’est pas intéressant. Il n’avait d’yeux que pour le « monument » qui s’était arrêté devant nous, en exposition prématurée. Et ce monument était, sans nul doute possible, destiné à l’une des capitales de notre vaste domaine d’outre-mer. Il représentait « la France, civilisatrice d’un peuple barbare » sous la forme d’un rude guerrier de l’infanterie coloniale, relevant de la main droite une petite négresse aux chaînes brisées, tandis que de la gauche il brandit un fusil, modèle 86.

— Voilà votre portrait, Barnavaux, lui dis-je, ça doit vous faire plaisir.

— C’est idiot ! répondit Barnavaux avec une énergie surprenante. C’est complètement idiot !

Les plâtres qu’on envoie aux expositions ne sont pas faits pour le grand air. Celui-là, aux rayons du soleil couchant, était particulièrement blême. Le héros de l’infanterie coloniale ressemblait à un Pierrot de la comédie italienne, et la petite négresse, toute blanche avec une mâchoire prognathe, évoquait une anthropoïde albinos. Je crus que Barnavaux portait un jugement esthétique émané de cette impression. Mais son esprit ne considère que des réalités plus immédiates.

— Quand on montre un blanc aux indigènes, dit-il, il faut que ce blanc soit un grand blanc, un chef avec des galons, la croix de la Légion d’honneur, et qu’il ait une grande barbe, autant que possible, la barbe étant ce qu’ils respectent le plus au monde, parce qu’ils n’en ont pas. Et puis, qu’est-ce que c’est que cette idée de lui faire relever une femme, à celui-là ? Vous croyez qu’ils se figurent leurs tribus, leur race, leur patrie sous les traits d’une femme ? C’est des pays de mâles, vous entendez ! Les femmes, ils s’en foutent. Ensuite, elles ne sont nues, chez eux, que si elles sont pauvres, misérables, esclaves de guerre. Et par-dessus le marché il n’y a pas un peuple, hors de l’Europe, pour croire que le nu soit une beauté. Pour eux il est obscène, il est sale, il donne des idées, il fait rire comme on rit entre hommes. Savez-vous ce que ça veut dire, pour un Bambara ou un Peuhl, cette femme nue et ce soldat qui joue avec son fusil ? C’est Barnavaux « qui a fait captifs beaucoup bon, après avoir cassé village » ! Et elle est nue parce que pagnes, bijoux, colliers, tout ça fini. Fini-foutu, fini-cassé, fini-pillé ! Voilà. Et comment pourraient-ils s’imaginer autre chose, ces noirs ? Est-ce qu’ils savent lire, est-ce qu’ils peuvent lire ce qu’on a écrit sur la pierre, au-dessous ? Même s’ils savaient lire, du reste, qu’est-ce que ça signifie, pour eux, ce mot-là : « civilisation » ? Ça signifie : « Y en a payer l’impôt commandant. »