On distinguait un certain embarras dans cette brève réponse. Vous pouvez juger que de plus elle nous parut incroyable. M. le ministre Mac Braid observa qu’il n’avait pas encore entendu parler d’un esprit enrhumé.
— Pourquoi pas ? répliqua son confrère, d’un ton découragé… Tout est tellement comme ici, de l’autre côté : il y a eu, ces temps derniers, une épidémie de grippe !… Mais un homme qui a exercé sur la terre une profession sacrée ne doit pas mentir, même dans les petites choses, et pour défendre une réputation, hélas ! bien usurpée. J’aime mieux tout vous dire : ce pauvre Byron se dérange ! Encore une fois !
— Il se dérange ?…
— Oui…
Un grand soupir passa par la poitrine du médium, Mrs. Margaret Allen. La voix de l’esprit continua par sa bouche :
— Il se dérange !… Et avec une danseuse française, encore, bien qu’elle porte un nom allemand, Fanny Elssler : tout ce qu’il y a de pis ! Il a même des histoires, à cause d’elle, avec un certain M. de Montrond qui prétend avoir été le confident de M. de Talleyrand, être mort aux îles du Cap-Vert, et se montre amoureux fou de cette personne dangereuse… Mylord veut se battre en duel avec lui… Tout cela est bien triste !
— Mais, fis-je avec vivacité, ce que vous nous racontez là est absurde. Des désincarnés ne peuvent pas se battre en duel, voyons, ni être amoureux ! c’est une supposition ridicule !
— Pourquoi pas ? fit Mr. Lewis Barnard, de son ton toujours lassé. Je vous dis que chez nous tout est pareil. Et vous devez bien le savoir, puisque vous recevez continuellement la visite d’esprits qui nous disent qu’ils vont à la campagne, qu’ils écoutent des concerts, que même on y abuse de la musique classique, et qu’à la belle saison ils iront aux bains de mer : vous n’avez qu’à lire Raymond, ou la vie et la mort, de sir Oliver Lodge… Seulement, voilà : ce malheureux Byron est fou tout de même ! Il faut qu’il ait le vice enraciné dans ce qui lui reste de corps…
— M. le ministre Lewis Barnard, nous vous comprenons de moins en moins !
— C’est pourtant bien simple : notre sensibilité est très atténuée. Et même, à mesure que se prolonge notre existence supra-terrestre, elle diminue encore. Alors ce n’est plus très amusant… Tenez, moi qui suis mort en 1847, il m’est déjà très facile de résister aux tentations. Je trouve que c’est bien loin de ce que j’éprouvais sur terre, c’est insignifiant, tout à fait insignifiant… Et pour Byron, qui est mort en 1824… qu’est-ce qui peut bien lui rester, je vous le demande ! Ce dévergondage dérisoire n’en est que plus honteux.