— Mais, observa Mr. Mac Braid, il nous avait dit qu’il regrettait sa conduite, qu’il était tout à fait corrigé, qu’il prendrait exemple sur Mr. John Ruskin…
— Mylord s’est f…tu de vous, répondit le ministre.
DU BERGER A LA BERGÈRE
M. Devoze, homme d’affaires remarquable et fort entreprenant, n’a aux yeux de sa femme que deux graves défauts : la couleur de ses cravates, qu’il s’obstine à choisir dans une nuance rouge qu’elle estime du plus déplorable goût, et sa manie de consulter des somnambules en ajoutant à leurs prédictions la foi la plus ardente et la plus convaincue.
Pour la couleur de ses cravates, c’est chez M. Devoze un instinct congénital et malheureux. Nul ne saura jamais pourquoi les Arabes s’habillent en blanc et les Annamites en noir, sans que rien les en puisse détourner. De même, il y a des hommes qui ne trouvent rien de plus beau que le vert, le jaune, le bleu ou le rouge : ils sont nés comme ça, il est inutile de tenter quoi que ce soit pour leur faire préférer le vert au jaune, ou le bleu au rouge.
Pour sa foi dans les somnambules, elle vient sans doute à M. Devoze de ce que justement c’est en affaires un homme entreprenant, même téméraire. Accoutumé à risquer beaucoup, il croit à la chance : on a remarqué que la plupart des joueurs sont superstitieux, et Catherine de Médicis, Wallenstein, bien d’autres grands politiques ou d’illustres généraux, eurent leur astrologue, sans doute pour la même raison que M. Devoze a sa somnambule, extralucide, comme il se doit. On se demande avec anxiété : « Réussirai-je ? » Et comme on ne saurait s’en donner, raisonnablement, des motifs certains, on invoque le concours des personnes qui prétendent jouir du privilège de percer les voiles de l’avenir.
Il n’en est pas de même de Mme Devoze. Elle a de l’intrépidité. Bien que fort honnête, elle ne craint Dieu ni Diable. Son incrédulité est dédaigneuse et totale, comme ses gestes ont d’ordinaire toute la précision de l’impulsivité. Ajoutons un détail que nous ne pouvons tenir que de M. Devoze lui-même — car c’est, il convient de le répéter ici, encore une fois, une personne fort honnête :
— Tu me reproches la couleur de mes cravates, lui dit fréquemment M. Devoze ; tu ferais bien mieux de porter des pantalons. Toutes les femmes en portent et tu devrais faire comme toutes les femmes. Une combinaison si tu veux, mais enfin quelque chose. D’abord, cela serait plus décent : ensuite, je suis persuadé que cela est plus sain. Tu prendras froid.
Mais Mme Devoze lève les épaules. Ni sa mère ni sa grand’mère n’en ont porté ; c’est une femme de tradition : elle se passera de cet accessoire de toilette aussi bien que ses aïeules, dont on n’a jamais dit de mal, Dieu merci, encore qu’elles eussent le langage un peu vert, comme il est de coutume en Bourgogne, le geste assez vif, et qui ne sont mortes qu’à un âge avancé.
Après quoi l’on revient sur le chapitre de la somnambule. Celle que fréquente M. Devoze, Mme Hertha, possède, à son dire, des dons de seconde vue extraordinaires. Mme Devoze renouvelle l’expression de son dédain.