— Je t’assure, lui dit son mari, que tu devrais aller la consulter : tu serais stupéfaite. Bien plus : tu serais convertie.
Sa femme répond que se convertir aux somnambules, c’est se convertir à l’imbécillité ; qu’il suffit d’un esprit faible dans le ménage ; qu’elle ne se laissera pas plus convertir aux somnambules qu’à manger de la soupe au potiron, qu’elle a en horreur. Dans un bon ménage, un ménage qui s’entend bien, il faut toujours qu’il y ait quelque discussion de cette sorte : cela entretient l’amitié.
Cela dure depuis dix ans. Au bout de dix ans, regardant encore une fois les cravates de son mari, voici qu’un jour, par une sorte d’illumination, Mme Devoze associe dans un éclair les deux sujets de dissension que le ciel bienfaisant maintient entre elle et son époux. Et, semblant tout à coup céder :
— Soit, dit-elle, puisque tu en dis tant de bien, de ta Mme Hertha, j’irai la voir ! Et dès cet après-midi.
M. Devoze en est bien content et — les croyants, dans leur ferveur, ont de ces petites faiblesses — s’empresse de téléphoner discrètement à Mme Hertha pour lui annoncer la visite de sa femme, afin que celle-ci demeure plus frappée encore de l’exactitude des révélations qu’elle recevra sur son passé. Quant à l’avenir, il comptait sincèrement sur la clairvoyance de la pythonisse.
A la manière dont elle est accueillie, Mme Devoze ne manque point de s’apercevoir qu’elle était attendue : mais cela rentre dans ses plans. Elle se montre, avec Mme Hertha, de la dernière confiance, affecte pour tout ce que celle-ci peut annoncer ou découvrir, un enthousiasme émerveillé, la traite au bout d’un quart d’heure comme une amie, enfin se précipite aux suprêmes confidences : « Il n’y a rien dans sa vie, rien. Elle aime uniquement son mari, que Mme Hertha connaît peut-être, qui s’appelle M. Devoze… La seule chose qui, dans sa personne, lui porte sur les nerfs, ce sont ses cravates. »
Mme Hertha est bonne personne. Sans rien dire, elle se promet d’arranger l’affaire. Et dès qu’elle revoit son habituel client, qui ne se fait guère attendre, lui dit le plus sérieusement du monde :
— Je distingue pour vous le succès le plus satisfaisant… Toutefois, abstenez-vous de porter sur vous quoi que ce soit de rouge : cette couleur vous est hostile.
M. Devoze est crédule, mais il est sagace. Il obéit au conseil qu’il vient de recevoir, de quoi sa femme s’applaudit malignement dans son for intérieur ; mais pourtant, ne peut s’empêcher d’établir un rapport entre la visite que sa femme vient de faire à la somnambule, et la suggestion subite que vient de lui communiquer celle-ci, alors que depuis si longtemps la nuance de ses cravates avait paru fort indifférente aux puissances mystérieuses du destin. Le tour lui semble simplement bien joué ; il a fort bon caractère, mais il se promet d’avoir sa revanche.
A quelque temps de là, Mme Devoze prend mal à la gorge : une assez insignifiante angine. Cependant son mari manifeste la plus touchante inquiétude, obtient de sa femme qu’elle aille voir, incontinent, l’excellent docteur Blinières, leur ami et le médecin du ménage. Elle y consent. Alors, se frottant les mains, M. Devoze téléphone encore, mais cette fois au docteur, non plus à la pythonisse, pour lui donner quelques instructions.