Le midship ne répondit rien. Pour des raisons personnelles, il eût préféré une mine, une vraie mine, à des tonnes de viande fraîche.

Quand il eut regagné le chalutier, le commandant, arrivé le premier, lui montra un petit papier, la traduction du « morse » parvenu en leur absence à leur poste de T. S. F. : « Placer un filet en travers de la baie d’Astra Spitia. Commencer sans tarder. »

— Nom de Dieu ! jura l’enfant ; quarante-huit heures de turbin, sans se coucher. Chien de métier !


C’était la première fois qu’il renâclait devant l’ouvrage. A cause de cette sale tortue. La déception lui alourdissait le cœur. Quand on désire passer enseigne…

UN GABIER EXCEPTIONNEL

Je n’ai jamais connu, sur mer, un équipage plus gai, plus vaillant, plus allant, depuis le dernier des novices jusqu’au commandant, qui disait aux passagères inquiètes : « Mais non, mesdames, ils ne nous couleront pas ! Nous sommes trop petits !… Quoique ça, ne quittez pas vos ceintures de sauvetage, et dormez sur le pont ! »

C’était pendant la guerre, en 1917, et ils ont tous été noyés, les pauvres diables, noyés comme des rats, par un sous-marin allemand, un mois plus tard, entre Corfou et Brindisi, dans l’Adriatique. Je n’avais passé que trois jours avec eux, et ça me fait peine encore, quand j’y pense, une vraie peine, comme si on m’avait tué de très vieux, de très sûrs amis.

C’était un tout petit vapeur, qui s’appelait l’Édouard-Corbière, du nom de son ancien propriétaire, père du poète Tristan Corbière. Ce vieux capitaine au long cours, qui fut corsaire, négrier, journaliste, romancier et même poète, était un homme d’entreprise : il avait créé, entre je ne sais plus quel port d’Armorique et l’Angleterre, une petite ligne de navigation dont le fret le plus habituel se composait de cochons engraissés en France et destinés à la nourriture des insulaires de Grande-Bretagne. Les vieux matelots du bord rappelaient en riant cette époque de paix et de tranquillité. Ces gens qui chaque jour attendaient la mort — et qui l’ont reçue — étaient d’une sublime et magnifique insouciance. Chaque jour ils prenaient leurs repas de l’après-midi en plein air, devant le poste d’équipage, sur un prélart qui couvrait l’entrée de la cale, tout près du hublot de ma cabine. Ils ne me voyaient point, ignoraient ma présence et causaient librement. J’ai entendu là, de leur bouche, sans qu’ils s’en pussent douter, les plus belles histoires, presque toutes fausses.

Les marins sont comme les enfants : ils ne demandent jamais « si c’est arrivé » ; ils lisent peu, ou pas du tout ; leur âme ingénue et malicieuse à la fois a besoin pourtant de romans : ils inventent des romans parlés. Toutes les races de nos côtes étaient représentées parmi ces condamnés à mort, et qui le savaient sans doute, si simplement et joyeusement braves : les mokos de la rive méditerranéenne, les pêcheurs du golfe de Gascogne, les Bordelais, les Vendéens, les Bretons, les Normands de Granville et de Saint-Malo, les gens de Boulogne, de Calais, de Dunkerque. Il y en avait — c’était le plus grand nombre — qui ne faisaient qu’écouter et rire, ou s’émouvoir, mais rire le plus souvent. Par réaction contre le danger, ils semblaient, en effet, préférer le rire aux larmes. Ils goûtaient mieux, par un sentiment populaire, instinctif, l’aventure qui finit bien ; ils aimaient aussi celle qui réserve une surprise à la fin, et déconcerte. A leur manière, ils avaient le goût aiguisé, ils étaient des amateurs difficiles. Et celui qui contait le mieux ce que nos voisins d’Angleterre nomment le yarn, ce que nos compatriotes du Midi appellent la galéjade, n’était point, chose surprenante, de Toulon ou de Marseille : un Flamand de Bray-Dunes, pêcheur à l’Islande, puis marin à l’État. Je me souviens de son nom, un nom de mon pays : Bogaërt. Ça se prononce « Bogart », en faisant sonner le t. Il était lourd, rond, puissant, musculeux et gras, avec un air d’assurance pour affirmer les choses les plus invraisemblables ; il filait le conte comme un curé son prêche, si sérieusement qu’on y était toujours pris. Voilà une de ses histoires. Je vais m’efforcer de la dire autant que possible telle que je l’ai entendue :