« Moi, j’ai connu un gabier, un gabier étonnant ! Il n’y en a pas deux comme ça dans la marine française, ni dans aucune autre marine du monde. Les Anglais, les Américains, les Boches, ils n’en ont pas : il pouvait vivre sans respirer !

«  — Sans respirer ?

«  — Sans respirer l’air. Autre chose, n’importe quoi, ça lui était égal. Excepté l’eau, naturellement, et le vide. A part ça, tout. On n’en savait rien, il n’en disait rien, il s’en vantait pas. Quand il y avait de l’air, il en profitait, comme tout le monde, mais il pouvait s’en passer.

« C’est sur un sous-marin que je l’ai connu. Un des premiers sous-marins qu’on ait faits, bien avant la guerre. Quelque chose dans le genre « gymnote », un mauvais gros petit cigare de tôle où nous n’étions que six hommes, avec un maître d’équipage et un officier. A cette époque, on se demandait encore si ça pourrait jamais servir à quelque chose, ces machines-là. Ça n’était pas au point, on faisait seulement des expériences, quoi, dans la rade de Brest. Et on n’avait pas encore inventé l’oxylithe, qui absorbe l’acide carbonique de la respiration. Alors, comme c’était très resserré dans cette boîte, pour ne pas être empoisonné, il fallait remonter souvent. On avait bien des obus d’oxygène, mais pas perfectionnés comme au jour d’aujourd’hui.

« C’est du reste là dedans que j’ai appris que l’air était composé d’oxygène et d’azote, et aussi d’un troisième gaz, dont j’ai oublié le nom, et que du reste on ne connaissait pas au moment : avant d’être sur le sous-marin, je m’en étais toujours f…tu ; l’air, c’est l’air, ça suffit !

« Le gabier que je parle, il s’appelait Métivet, et il était Parisien : un type qui s’était engagé à la flotte, comme tous ces idiots des villes, qui n’ont jamais pêché que le goujon, jamais vu la mer, mais qui ont lu des boniments dans les journaux illustrés quand ils étaient petits. Pas mauvais marin, malgré ça, bon mécanicien, serviable et tout : dégourdi… Bon ! voilà qu’un jour on repart pour ces sacrées expériences, on remplit d’eau les ballasts, et on va s’asseoir dans la rade sur un fond de quinze mètres, tout ce que les tôles pouvaient supporter. Après ça on veut remonter : le premier ballast, celui d’avant, ça va bien : il se vide comme une baignoire d’amiral. Mais celui d’arrière… celui d’arrière ne veut rien savoir : Quelque chose de bloqué dans la mécanique. Quoi ? Si on l’avait su, ça se serait arrangé, mais on n’a pas su, on n’a jamais su. Les ingénieurs ont dit plus tard que ça aurait dû marcher. Cochon de gouvernement, qui invente des outils pareils pour assassiner les matelots. On travaille deux heures, trois heures, quatre heures : la peau ! Ce qui était bloqué reste bloqué. Je suppose que ça devait commencer à puer, dans la boîte, mais on s’en apercevait pas. Seulement on respirait difficilement. Le commandant, qui était un enseigne, fait ouvrir les obus d’oxygène, et ça nous soulage, pour un temps. Mais on n’en avait que pour douze heures, et après ? Le commandant dit pour nous rassurer : « On sait où nous sommes, à peu près, on viendra nous chercher. On sondera… Nous ne sommes pas mouillés très profond, on pourra frapper des grappins, à l’avant et à l’arrière, et au milieu, et nous relever… » Mais en attendant, nous étions dans une sale position, l’avant en l’air et le cul sur la roche : impossible de se tenir debout. Et puis, on a eu envie de dormir tout le temps, avec mal à la tête, et des vomissements : l’air, n’est-ce pas, l’air qui manquait. On s’empoisonnait soi-même… Excepté ce Métivet ! C’est là qu’on s’est aperçu qu’il y avait quelque chose de pas ordinaire avec lui : il avait presque pas l’air incommodé ; il a dit, d’un air naturel : « Mon commandant, ils tournent de l’œil, vous tournez de l’œil : y a pas un médicament ? » Le commandant a répondu : « Y en a pas… du café, peut-être, pour nous réveiller ! » Alors, Métivet a fait une gymnastique extraordinaire pour arriver à la cambuse, et il a fait du café !

« Vingt-deux heures, ça a duré ! Il paraît que nous râlions tous, nous étions sans connaissance, excepté Métivet. C’est lui qui a entendu les sondes qui nous cherchaient, c’est lui qui a causé avec les sauveteurs, en tapant l’alphabet morse sur la tôle. Il donnait des conseils pour passer des chaînes sous la coque, il essayait de nous ranimer, en nous entonnant du café, qu’on pouvait plus prendre, et en disant : « Ça va ! Ça va ! Ils sont là ! Vous laissez pas clamser, nom de Dieu ! »

« Et à la fin, on a été tiré à la surface, et on a ouvert l’écoutille. Ah ! Bon Dieu ! la première lampée d’air ! Y a pas de coup de tafia qui vaille ça. Mais on en a eu tous pour quinze jours d’hôpital, toujours excepté Métivet.

« Quand j’ai été retapé, je lui ai dit : « Ça te faisait donc rien, à toi ? Comment qu’tu peux vivre, sans oxygène ? »