« Il m’a répondu : « L’oxygène ? C’est bon pour les c… comme toi. Moi, mon père était concierge rue Mouffetard. J’ai été élevé dans sa loge jusqu’à dix-huit ans. Et l’air des loges de concierge, dans les vieilles maisons de Paris, c’est pas fait avec de l’oxygène : c’est un mélange de gaz d’éclairage, d’acide carbonique qui vient du fourneau, et de vapeur de café au lait. Je m’ai habitué !… »
— Tu vas un peu fort, Bogaërt ! dit l’équipage.
Et tous éclatèrent de rire, bonnement. Braves gens !
UN CIMETIÈRE
… C’est un lieutenant de vaisseau qui a donné sa démission, comme presque tous les lieutenants de vaisseau, depuis la guerre. Que voulez-vous ? Il n’y a presque plus de navires, et plus du tout d’avancement ; il y a aussi le dégoût du métier qu’on leur imposa, pendant que les autres, les officiers de l’armée de terre, risquaient leur vie, eux aussi, mais utilement. Il me dit :
— Si j’ai commandé un sous-marin ? Oui. Si j’ai eu ce que vous appelez des aventures ? Naturellement. Ce n’est pas une navigation drôle en temps de paix, que la navigation sous-marine. Mais en temps de guerre ! Tenez il y avait des jours où je plaignais les Allemands, qui ne connaissaient plus d’autre navigation que celle-là.
« On est comme des poissons volants, avec cette aggravation qu’on ne peut pas voler. Vous savez, les poissons volants qui sautent hors de l’eau pour échapper à un ennemi, à un autre poisson ennemi, et trouvent en l’air une mouette qui leur tombe dessus ! Pour nous, c’est la même chose. Sous l’eau, il y a les mines et les filets. En surface, les torpilleurs qui vous cherchent, et, dans le ciel, les hydravions. Il faut avoir les yeux partout, ou du moins il faudrait les avoir partout : et c’est impossible. Mais ce n’est pas de ça que je veux parler aujourd’hui, ni même du « pépin », du gros pépin qui a précédé l’incident que je veux vous conter, un incident qui n’a même pas été noté en deux lignes sur le livre de bord : il n’avait aucune importance au point de vue de la navigation et de la sécurité du bateau. Et pourtant, c’est le plus atroce et le plus dramatique de mes souvenirs.
« C’est avant, que la sécurité du bateau avait été compromise. Nous croisions dans l’Atlantique, à ce moment-là, pas loin du cap Gibraltar et du cap Spartel. Nous venions de pousser, le long de la côte, jusqu’aux environs de San-Lucar, au delà de Cadix. Nous cherchions les sous-marins allemands, et ce fut un torpilleur allemand qui nous aperçut ; ce sont des choses qui arrivent ! On s’immergea, un peu vivement, pour ne pas recevoir le premier coup de canon, et, après, placer sa torpille. Je ne sais comment ça se fit, mais nous descendîmes, nous descendîmes beaucoup plus profond que nous n’avions pensé, et vînmes nous asseoir par vingt-cinq mètres sur je ne sais quoi : on n’y fit guère attention à cet instant. Une fois là, plus moyen de se remettre en surface ! Je commandai : « Chassez partout ! » Mais bonsoir : il y avait quelque chose de détraqué dans un des ballasts. Celui d’avant chassait bien, mais celui d’arrière ne voulait rien savoir. Ce sont encore des choses qui arrivent, et l’agrément de ces mécaniques.
« Nous sommes restés six heures comme ça : il y a des situations plus joyeuses ! Mourir empoisonné de son haleine, au fond d’un sous-marin : n’importe quel supplice chinois est plus doux ! Pourtant, ce n’est pas encore l’histoire. S’il n’y avait eu que cette avarie, je ne vous en parlerais même pas : on s’en est tiré, puisque me voilà… Mais quand je parvins à faire remplir à nouveau, normalement cette fois, le réservoir d’avant, et que le sous-marin se remit d’aplomb sur sa quille, nous entendîmes tous un bruit, un bruit ! oh ! si singulier ! comme si nous écrasions de grosses broussailles, un bruit de bois cassé. Nous n’étions pas en aéroplane, pourtant, et nous n’avions pu tomber sur une forêt !