Je le sais, maintenant, parce que j’ai vieilli : quand on est jeune, on jouit des femmes, on ne les connaît pas, on ne les goûte pas dans toute leur saveur, dans ce que chacune a en elle qui n’appartient, n’appartiendra jamais à aucune autre. Je le sais si particulièrement, presque douloureusement, parce que cette nuit où j’écris est la nuit du premier croissant de la nouvelle lune.
Dans le ciel, dans le ciel d’un noir épais, profond, moelleux comme un tapis il est là, le premier croissant ; pas plus large qu’un coup d’ongle qui viendrait de rayer ce velours de soie, et qui serait lumineux, si doucement ! d’une lumière extraordinairement pâle qui semble dire : « Tais-toi !… Si tu parles, si le moindre bruit me trouble, dans cette splendide et sombre obscurité sans bruit où je règne, je vais m’évanouir. » … dans le ciel cette lumière descend sur le sable de l’allée, qu’elle fait blanc comme une neige un peu bleue, sur l’herbe d’une pelouse qu’elle rend tout à fait bleue, sur un bosquet de bambous, devant moi ; et quand le vent rebrousse une feuille de ces bambous, cette feuille, un instant presque insaisissable aux sens, jette un éclair léger, comme les poissons qui virent tout à coup dans un torrent, et, dont, une seconde insaisissable, on aperçoit le ventre d’argent, au lieu du dos obscur…
… Mais je ne saurais point tout cela, je ne le saurais point comme on le doit savoir, avec ma sensibilité, non plus ma sèche et froide raison, avec toute mon enfance enfin revenue par miracle, si je n’avais connu la sensibilité fervente, l’éternelle enfance d’Anna Mac Fergus. Elle avait plus de trente ans quand elle m’aima, elle n’en était pas à son premier amour, mais plus qu’à nulle femme son dernier amour était toujours le premier. Voilà pourquoi je ne fus jamais jaloux de ceux qui existèrent pour elle avant moi, pourquoi je suis jaloux, amèrement, de ceux qui vinrent ensuite, et que j’ignorerai toujours ! C’est elle qui m’a fait comprendre la beauté miraculeuse, inégalable, de ce pâle croissant que mes yeux contemplent cette nuit : mes yeux, la seule chose, avec mon cœur et mes sens, qui soit restée ce qu’elle était dans ce temps-là. Anna me disait :
— Vois comme il est jeune ! Tous les mois, la lune est vierge ! Tous les mois elle est comme le premier jour qu’elle a brillé sur la terre, il y a des milliers et des milliers d’années ! Ah ! comme elle est heureuse ! Elle est bénie : c’est un miracle réservé pour elle !
Alors je songeais que la nature avait fait ce même miracle pour Anna Mac Fergus ; mais je ne le lui disais pas : ce sont communément les plus beaux et les plus fiers éloges qu’on ne saurait adresser à ceux qui les méritent, surtout aux femmes ; ils paraissent une amère critique, même la plus sombre insulte ; et pourtant je la désirais davantage, songeant qu’elle était aussi vierge que l’astre ressuscité. Mais, un de ces soirs immaculés que je la voulus saisir, elle répondit :
— Non !… Elle nous a vus : cela nous porterait malheur !
Elle était des Mac Fergus d’Inverardoch, près du lac Katherine, et se vantait de connaître, depuis sa jeunesse, des choses profondes que l’ordinaire des hommes ne connaît pas. Elle m’expliqua que la lune est un dieu, le plus bienfaisant ou le plus malfaisant des dieux ; selon qu’on accomplit les rites qu’il exige à son culte, ou qu’on les méprise. Je me souviens que, ce soir-là, elle portait un « déshabillé » de Maypoole, alors le couturier le plus à la mode à Londres, et le plus cher ; des perles à son cou luisaient d’un éclat laiteux, comme au fond de la mer. Pourtant elle était une petite sauvage, rien qu’une petite sauvage, n’ignorant rien de ce que savent les sauvages, et qu’ignorent les civilisés. Elle me dit sérieusement :
— N’oublie jamais !… Il ne faut, sous aucun prétexte, regarder le nouveau croissant à travers une fenêtre ; ou bien on est en proie à sa malédiction. Car les maisons des hommes, le croissant ne les aime pas. Les maisons des hommes sont toujours vieilles ; le croissant est toujours jeune, il n’aime que ce qui lui ressemble. Si, par accident, cela t’arrivait, il faut saluer la lune neuf fois, très bas, comme cela, et lui dire : « Pardon, Beauté ! Je ne l’ai pas fait exprès ; et maintenant je me détourne… » Malgré tout, méfie-toi, elle peut demeurer irritée. Si tu es prudent, ne serre de huit jours la main d’un ennemi, ni même d’un ami, n’entreprends rien, et ne fais pas l’amour : ta femme accoucherait d’un enfant mort, et ta maîtresse te trahirait.
« Mais s’il t’arrive, au contraire, de distinguer le croissant dès la première minute qu’il apparaît, quand tu n’es pas sous un toit, quand tu es en pleine nature, en une place digne de lui, alors salue encore neuf fois, aussi respectueusement, mais sans peur, et touche l’argent que tu as dans ta poche ; tu seras riche tout le mois. Cela est sûr. »
— Annette, lui dis-je, en l’attirant vers moi, bien qu’elle y fît obstacle par crainte de l’astre, je n’en doute pas. Dis-moi pourtant une chose… Comment se fait-il que toutes les femmes qui, comme toi, possèdent ce secret, ne soient pas riches ?