— Spirits strictly prohibited.
J’avais prévu la difficulté : les liqueurs fortes sont sévèrement interdites au militaire anglais. Aussi priai-je tout bonnement, en français, l’excellente patronne de l’estaminet de les mêler au café. De la sorte, les apparences étaient sauves. Les hommes s’attablèrent, heureux. Quant au sergent, je le fis passer avec nous à côté, dans une petite pièce réservée. Le genièvre brûlé fut apporté tout fumant ; ses yeux s’illuminèrent.
— Eh bien ! lui dis-je, sans plus de circonlocutions, comment ça s’est-il passé ?
Il réfléchit une minute, trempa ses lèvres dans son verre, réfléchit encore, s’essuya la bouche et répondit :
— … T’was very cruel for me. C’était bien cruel pour moi.
— Pour vous ? fis-je, étonné.
— Yes, sir ! Voilà vingt ans que je sers dans l’armée. J’ai bien été de vingt-cinq piquets d’exécution : dans l’Inde, à Malte, à Gibraltar, partout. Mais jamais je n’ai vu un client plus difficile ! Tout le temps du chemin il nous a mis plus bas que terre. Il n’arrêtait pas de nous dire les choses les plus pénibles.
« — Quel temps ! qu’il disait, quel temps ! Si ce n’est pas une infamie que de faire marcher pour ça un gentleman sous la pluie pendant des heures ! Un gentleman qui vaut mieux dans son petit doigt que le moins sale de vous tous. Canailles, crapules ! On voit bien que vous êtes des Anglais ! Il n’y a que dans votre pays qu’on est capable de ces raffinements de cruauté. Faire marcher deux heures dans l’eau et dans la boue un homme qu’on va fusiller. Canailles ! Cochons !
« Il en a dégoisé comme ça, en anglais, pendant des milles et des milles. C’était dur pour mes sentiments. Mais, à la fin, je lui ai dit :
« — Tu vas fermer ça, fils d’une mère dont je ne voudrais pas pour un nègre. Et sans-cœur, par-dessus le marché, oui, sans-cœur ! Si tu avais l’ombre de cœur, tu penserais que c’est nous qui sommes à plaindre… puisque, nous, il faudra que nous fassions le même chemin pour retourner !