— Ça n’empêche pas que celui-là, il m’a rendu tout de même service, une fois !

— Il vous a soigné ?

— Soigné ? fit-il en haussant les épaules. Si on est malade, il y a l’ipéca, la quinine, et des fois les majors. Si on est blessé, il y a le pansement individuel, et des fois aussi les majors. Soigné ! Celui-là, il aurait pu qu’il n’y aurait pas pensé. Il n’est pas porté à faire infirmier, ça n’est pas son genre. Il veut toujours rester tout seul. C’est pour ça qu’il s’est mis explorateur. Quand il arrive du monde dans un endroit, que les militaires y créent un poste, il va plus loin, ailleurs… Il m’a expliqué un jour que c’était plus économique d’être tout seul, et que, dans le désert, quand il n’y a plus de civilisation, qu’il n’y a plus rien, on peut vivre avec trente francs par mois, plus dix francs au boy qui vous sert la messe. C’est un drôle de type ; je crois qu’il est un peu marteau. Je me souviens qu’un jour il était avec des officiers, à Igli. Et les officiers disaient : « Comme la vie va plus vite, à mesure qu’on vieillit ; les années, c’est comme des mois ; les mois, comme des semaines. Surtout ici, où on fait tout le temps la même chose, et où on ne voit rien ! » Tout à coup, j’entends le père d’Ardigeant qui crie : « On dit ça !… oui, oui, on dit ça, Mais pourtant, ça dure ! Ça dure toujours, malheureusement ! »

Et il avait l’air si désolé, si désolé ! J’ai senti qu’il souhaitait la mort tous les soirs, cet homme, que la mort lui ferait plaisir. Pourquoi ? Je ne sais pas. Il n’a jamais rien fait de mal, même quand il était lieutenant de chasseurs avant d’être curé. Car il était lieutenant de chasseurs, pour commencer. Je me suis renseigné… Enfin, c’est son opinion, il croit qu’il ne sera parfaitement heureux que dans l’autre monde. C’est curieux, n’est-ce pas ? Moi, voilà quinze ans que je risque ma peau pour pas cher et j’ai toujours désiré vivre. Celui-là quand les officiers parlaient devant lui — ça peut arriver, on ne faisait pas toujours attention qu’il était là — d’un tas de choses qui auraient pu le scandaliser, et qu’ils lui disaient tout à coup : « Pardon, père d’Ardigeant, il faut nous excuser ! » il répondait, comme s’il sortait d’un rêve : « Vous excuser ? Ce n’est pas la peine. Mais pourquoi faire ? Toutes ces choses-là, pourquoi faire ? A quoi ça sert-il ? »

Je pourrais encore longtemps vous en conter sur lui : quand on l’a vu une seule fois, on ne l’oublie plus ; il n’était fait comme personne ; ses mots les plus simples n’avaient pas l’air de signifier ce qu’ils auraient voulu dire dans la bouche d’un autre. Mais ce n’est pas ça qui vous intéresse. Vous voulez savoir le service qu’il m’a rendu ? Ça n’est pas grand’chose, si l’on veut, et ce n’est peut-être pas vrai ! Quand j’y pense avec mon bon sens, je ne veux plus y croire : mais quand je me rappelle ma peur, à ce moment-là !…


Et faut vous dire d’abord qu’on était parti d’Amguid, en plein Sahara, pour conduire à In-Zize, où se trouvait le colonel Laperrine, des chameaux qui venaient du Touat ; et on n’était qu’une toute petite troupe, commandée par l’adjudant Tassart. Pas un véritable officier parmi nous : vous savez comment il travaillait, le colonel : le moins de frais possible, le moins d’Européens possible, et le plus de gens du désert possible, Arabes ou Berbères, sachant soigner les chameaux que les Européens laissent crever. Nous étions en tout six Français : l’adjudant Tassart, déjà nommé, Muller, que vous avez déjà vu avec moi, et qui est à Paris en ce moment — il pourra vous dire si je vous ai dit la vérité — Barnavaux, ici présent, Malterre, Coldru, simples soldats, et le père d’Ardigeant, qui ne devait faire caravane avec nous que pendant la moitié de la route. Un peu plus loin que Telloust — pas le Telloust de l’Aïr, un autre, qui est dans les collines de l’Ahnet — il devait obliquer à l’Est pour aller tout seul dans l’Ahaggar, tandis que nous continuerions au Sud, pour arriver à In-Zize.

L’adjudant Tassart n’était pas un vieux pied-de-banc comme il y en a en France, embêtant les hommes pour le service, et parlant toujours de les f… dedans. Il n’en faut pas au désert, de ceux-là ! C’était un type assez jeune, qui avait de l’éducation, en passe de devenir officier, mais peut-être un peu loufoc. Tout le monde a sa marotte, au Sahara : pour les uns, c’est la photographie, pour les autres l’histoire naturelle, la botanique ou la géologie ; mais pour lui, c’était ce qu’il appelait les « sciences occultes ». Il recevait de France des tas de revues et de bouquins sur le spiritisme, les fantômes des vivants et des morts, les phénomènes de médiumnité, qu’il appelait : et toutes ces machines-là, ça faisait comme sa religion à lui ; il était tout le temps à faire de la propagande.

On n’a pas été plus tôt parti qu’il a commencé. Nous autres, on ne savait pas. On avait eu, dans son existence, à s’inquiéter d’autres choses que de ça. Moi, j’en avais entendu parler, j’avais bien lu des histoires là-dessus, quand j’étais en France, mais ça ne m’intéressait pas, ça ne m’inquiétait pas, et… je n’y croyais pas ! Ça m’avait toujours paru des contes comme ma bonne femme de mère m’en faisait pour m’endormir, quand j’étais petit. Mais je laissais parler Tassart ; en chemin, ça tue le temps ! Et le père d’Ardigeant écoutait comme il écoutait tout, avec l’air d’être ailleurs, bien loin. Tout de même, à la fin, je lui ai demandé, et assez respectueusement, parce que je savais que, avec son air de n’y pas toucher, c’était un savant qui avait de la réputation à Paris dans les académies, comme qui dirait le grand état-major des savants :

— Vous croyez que ça peut exister, tout ça, mon père ? Vous croyez que c’est arrivé ?