Il a répondu bien doucement, bien poliment :
— L’Église ne dit pas que ça ne peut pas exister. Elle professe l’immortalité de l’âme… alors les âmes peuvent apparaître, hors de leur corps, ou se faire connaître. Jusqu’au jour où Notre Seigneur est venu, elles apparaissaient, et lui-même est apparu, après sa mort. Et les hommes, avant lui, passaient leur temps à avoir peur, atrocement peur des morts. Mais depuis qu’il a institué l’Église, ça s’est arrangé. L’Église a pris ses précautions pour que les hommes soient plus tranquilles ; les âmes qui sont sauvées vont au ciel, les autres en enfer. Et saint Pierre a sa clef, Lucifer sa fourche, pour les empêcher de sortir. C’est mieux ainsi, c’est bien mieux.
— Mais alors, je demande, il ne peut plus rien se passer, maintenant ?
— Si ! fait le père d’Ardigeant, à cause du diable ! L’Église ne nie pas que le diable existe. En Europe, et dans les autres pays chrétiens, surtout les pays catholiques, il a perdu beaucoup de sa puissance : il est combattu par la prière, par les sacrements. Ailleurs, chez les hérétiques, il est déjà plus fort : c’est pour cela qu’il y a plus de spirites, de médiums, de sorciers chez eux. Un jésuite anglais, qui s’appelait Benson, je crois, a déjà expliqué ça très bien…
— Et dans les pays qui ne sont même pas hérétiques, pas chrétiens du tout, les pays musulmans, comme celui-ci, et le pays des nègres qui ont des fétiches ?
— Ces pays-là, répond le père d’Ardigeant, très sérieux, c’est à Lui ! C’est son Empire. Il faut y faire attention, très attention, je vous assure… »
C’était déjà beaucoup parlé pour lui. Il ne dit plus mot. Mais Tassart haussa les épaules. Tout ça, selon lui, ne signifiait rien ; ce n’était pas scientifique. Ce qui était scientifique, c’était de savoir si les « phénomènes » existaient ou n’existaient pas. Telle est la seule attitude qui convienne à un homme consciencieux. Une fois démontré qu’ils existent, on peut s’occuper de savoir s’ils viennent de Dieu, ou du diable, ou d’une force qui n’est ni l’un ni l’autre, comme ça paraissait plus probable, à son avis.
C’est en discutant sur tout ça, entre nous, car le père d’Ardigeant ne disait rien, qu’on arriva enfin à Telloust, un trou circulaire où il y a toujours de l’eau, et qui a été autrefois le cratère d’un volcan, à ce qu’on prétend. A côté, dans les anciens jours, les indigènes ont construit un bordj, comme ils disent, une espèce de maison-forteresse, carrée, en terre battue, sans fenêtres à l’extérieur : vous voyez ça d’ici.
Le père d’Ardigeant devait nous quitter le lendemain avec le boy qui lui servait sa messe — ce qui était d’autant plus drôle que ce boy, je crois, n’était même pas chrétien : le père ne s’est jamais soucié de convertir personne — et trois chameaux seulement : vous voyez qu’il ne s’inquiétait pas de son confortable.