C’était grand, dans l’intérieur de la maison-forteresse. Nous lui avons dit : « On pourra vous loger ici, il y a de la place ! » Mais il secoua la tête : « J’ai une tente, dit-il, une toute petite tente. Je vais la dresser dehors. »
Nous savions qu’il faisait ainsi toutes les fois qu’il pouvait ; ce n’était pas mépris de nous : il n’était heureux que le plus seul possible, j’ai déjà essayé de vous le faire comprendre. Mais il accepta de souper avec nous, sur le toit de la maison, un toit en terrasse, sans balustrade, à la mode arabe, où on aurait plus de fraîcheur.
Ce fut d’abord un repas assez gai ; nous n’avions guère que des conserves — les ressources du pays sont nulles — et nous mangions sur une table en bois blanc. Je la vois encore, cette table, je la vois trop, je n’aime pas me rappeler : elle avait été bâtie par je ne sais quel charpentier à la manque, un légionnaire ou un « joyeux », je suppose — ces gens-là savent tout faire à peu près — qui avant nous avait passé quelques jours dans ce poste : le dessus, des voliges de caisses d’emballage mal rabotées, et les quatre pieds épais, massifs, pris à même une vieille porte arabe qu’on avait sciée en long, dans le sens du fil du bois. C’était très lourd et ce n’était pas beau : mais ça suffisait pour y étaler son assiette de fer-blanc et le couvert en aluminium de Tassart, qui a des prétentions à l’élégance. Lui, Tassart, qui avait l’air assez excité, bavardait toujours sur sa manie : « Je ne vous dis pas que tout soit vrai ; je ne vous dis pas qu’il n’y ait des fraudes, mais tout n’est pas faux ! Tout ne peut pas être faux. Vous entendez ! Par exemple, c’est un fait que les tables tournent, et répondent quand on leur pose des questions. Ce qu’elles disent, il est possible que ça soit des blagues ; mais ça m’est égal : l’important, ce qu’il faut admettre, c’est qu’elles parlent, et qu’on n’a jamais pu expliquer pourquoi.
— Mon adjudant, fis-je sans presque y penser, vous ne feriez pas tourner celle-là ! »
Je lui disais ça parce que cette table pesait bien dans les quarante kilos : un monument ! Nous l’avions laissée là où nous l’avions trouvée, à peu près au milieu de la terrasse ; elle avait l’air vissée sur le dessus de ce toit plat. Et comme elle était plus longue que large, nous étions assis sur les deux côtés longs tandis que Malterre et Coldru se trouvaient seuls sur les côtés courts. Le père d’Ardigeant était sur un des côtés longs, avec moi.
Le père me regarda comme si j’avais dit une bêtise, ou commis une imprudence, puis il plongea bien sagement les yeux dans son assiette. Il avait raison de se méfier, car Tassart déclara tout de suite :
— Pourquoi pas ? On peut essayer. Et ce serait une preuve, ça, une preuve : une table que vous auriez de la peine à remuer en vous y mettant tous à la fois, avec toutes vos forces !
Nous autres, on ne demandait pas mieux. C’était une distraction : il n’y en a pas tant, dans ces pays-là. Et puis on ne voulait pas croire, mais Tassart avait quand même soulevé notre curiosité ; on voulait voir. Je dis pourtant :
— Mon adjudant, attendez qu’on ait fini de manger : il faut bien ranger la vaisselle !
Le père d’Ardigeant me jeta un regard où il y avait de la reconnaissance : il ne voulait pas assister à ça. Il prit tranquillement le café avec nous, mais se leva tout de suite après. On ne le retint pas. Ça nous aurait gênés, nous aussi, qu’il restât : on n’aurait plus osé ; on n’aurait pas voulu lui faire de la peine.