— Tu as peut-être raison, concéda Mac Ivor. Mais, vois-tu, je ne peux pas, je ne pourrai jamais digérer qu’on me confonde avec ces gens du Sud. Je ne sais qu’une chose : c’est que les premiers hommes du monde sont les Mac Ivor, du clan des Mac Ivor.
— Non, répliqua Piccioni, ce sont les Piccioni, de la famille des Piccioni. Nous sommes cinq cents près de Sartène.
— Je distingue, fit Mac Ivor, je distingue à cette parole que tu es capable de me comprendre : vous avez dans votre pays des clans comme chez nous… Après les Mac Ivor, ce qu’il y a de mieux au monde, ce sont les gens de Cauldtaneslap…
— Comment dis-tu ? interrogea Piccioni.
— Cauldtaneslap, c’est très facile à prononcer… où il y a les Mac Kee, les Mac Kinnon, et les Mac Raë, tous plus ou moins alliés aux Mac Ivor. Après ça, il y a les autres clans des Hautes-Terres, après ça, il y a les familles des Basses-Terres d’Écosse — et après ça, il n’y a plus rien.
— Je comprends, dit Piccioni, ou du moins je commence à comprendre. C’est un peu comme ça que nous pensons en Corse.
— Pour continuer à t’expliquer, poursuivit Mac Ivor, il faut que je te raconte l’histoire du singe, qui est arrivée à Cauldtaneslap. Ce singe était un singe magnifique, un orang-outang grand comme un homme, qui appartenait à une ménagerie américaine. Et cette ménagerie, donnant des représentations, traversa toute l’Écosse avec son singe, qui en faisait le plus bel ornement. Mais voilà que, justement, du côté de Lammermuirs, qui est près de Cauldtaneslap, le singe tomba malade, très malade : une congestion pulmonaire… L’Écosse est le plus beau pays du monde, mais le climat est un peu humide : et il paraît que les orang-outangs, ça vit mieux dans les pays chauds. Ça fait que celui-là est mort.
« Les gens de la ménagerie le regrettèrent, comme de juste, à cause qu’il leur faisait honneur et profit : mais que faire d’un singe mort ? Ils le jetèrent tout bonnement sur la route, et puis fouettèrent leurs chevaux. Et le singe mort resta là, étendu de tout son long sur le chemin.
« C’est ainsi que le rencontrèrent, le soir, Archie Mac Ivor et Gilbert Mac Ivor, mes cousins, qui revenaient, je crois, d’une petite expédition de contrebande.
« Je t’ai dit que ce singe était grand comme un homme. Il avait, en fait, absolument l’air d’un homme, des favoris gris, et des espèces de cheveux séparés par une raie au milieu de la tête. Je ne l’ai pas vu, mais je te le dis comme on me l’a dit. Gilbert et Archie furent douloureusement impressionnés.