Atteint d’une balle dans la cuisse, il fut conduit d’urgence, ayant été recueilli sur le champ de bataille par des brancardiers français, à l’une de nos unités sanitaires immédiatement située derrière nos lignes. Mac Ivor fut lavé, pansé comme il convient. La balle de mitrailleuse qu’il gardait dans un repli musculaire fut extraite correctement par un major à trois galons, puis on le reporta dans son lit blanc, aux draps un peu rudes, mais frais, où il s’étendit avec volupté : pas plus que nos poilus, les soldats de Sa Majesté le roi de Grande-Bretagne, empereur des Indes, ne demeurent insensibles aux avantages de la « fine blessure ».
— Le copain a l’air de trouver que la vie est encore bonne, pensaient ses voisins.
Cette impression fut tout à coup troublée par un incident inattendu. Mme Suze, l’infirmière-major, en même temps que de bonnes mœurs, était de grand courage. Elle en avait fait la preuve en restant intrépidement, depuis trois ans, dans des hôpitaux de première ligne assez souvent bombardés par l’aviation ennemie.
Mais tout le monde a ses faiblesses. Celle de Mme Suze est de se figurer, pour en avoir appris les rudiments à la pension dans sa jeunesse, savoir l’anglais. Elle s’empressa donc de baragouiner, dans cette langue, au soldat Mac Ivor, une phrase qu’elle s’était efforcée de faire aussi flatteuse que possible, quelque chose dans ce genre : « Qu’elle était bien heureuse de donner ses soins à un brave guerrier anglais. » A sa grande stupeur et à celle de tous les assistants, cette amabilité fut accueillie par une réserve sévère ; puis — Mme Suze ayant répété, soupçonnant que sa prononciation n’était pas des meilleures — par une bordée d’injures. Mme Suze n’y comprit rien : d’abord parce qu’on ne lui avait pas enseigné cet anglais-là à la pension, en second lieu, parce que, dans son idée, Mac Ivor « parlait trop vite » : les gens qui ne savent qu’à peu près une langue étrangère ont généralement la conviction que ceux qui la parlent, la parlent trop vite.
Elle s’éloigna, décontenancée. Quelques minutes plus tard, le sergent corse Piccioni, qui, lui, sait véritablement l’anglais, ayant passé trois ans en Amérique, dit à Mac Ivor :
— Tu lui as fait de la peine, à cette brave femme. Pourquoi ça ? Elle ne t’avait dit que des choses gentilles…
— Je sais que j’ai eu tort, avoua candidement Mac Ivor. Mais c’était plus fort que moi : elle m’a traité d’Anglais. Je ne peux pas supporter ça. C’est un malheur excessif de recevoir une balle dans le c…, et d’être traité d’Anglais par-dessus le marché.
— Mais… fit Piccioni, étonné, tu es Anglais !
— Je ne suis pas Anglais, protesta Mac Ivor avec une énergie sauvage, je suis Écossais. Et ce n’est pas la même chose. En Angleterre, tous les gens qui sont bons à quoi que ce soit, dans l’armée, dans l’industrie dans le commerce, la politique, le droit, la marine sont Écossais ou Irlandais, ou Gallois : Anglais, jamais !
Piccioni, scandalisé, mais poli, se contenta de répondre que c’étaient là des considérations de politique intérieure dans lesquelles il refusait d’entrer, qu’elles étaient même choquantes en temps de guerre contre les Boches.