« — Seigneur, fit-il tout à coup avec une joie enfantine, voici qu’en vérité je sens que nous sommes sur la Terre comme il y a deux mille ans ; j’ai faim et j’ai soif : ce sont des besoins qu’on n’éprouve plus dans le paradis. J’avoue qu’il me sera agréable de les satisfaire. »
Distinguant, au-dessus d’une demeure peinte en rouge sanglant, une enseigne sur laquelle apparaissait un lion également écarlate, Jésus crut comprendre que cette image annonçait un lieu où les passants peuvent manger et boire pour de l’argent : car ces signes n’étaient pas inconnus, voici deux millénaires, en Judée. Il poussa donc la porte : elle résista. Alors, Pierre et Jacques frappèrent très fort du poing contre cet huis, mais nul ne leur répondit. Seulement quelqu’un finit par apparaître au tournant de la rue jusque-là déserte — ah ! si étrangement déserte ! — C’était un personnage fort grave qui, marchant à pas comptés, se coiffait le chef d’une sorte de cylindre brillant. Il était vêtu d’une longue redingote ; son visage glabre laissa paraître un étonnement choqué.
« — Comment osez-vous, dit-il, essayer de franchir le seuil d’un public house aux heures réservées pour le culte ? C’est aujourd’hui dimanche : ce lieu restera fermé, en vertu des lois, jusqu’à six heures du soir. Vous ne sauriez l’ignorer.
« — Nous l’ignorions, je vous l’assure, répondit Jacques, aussi soumis aux injonctions de l’État, en ce moment, qu’il l’était jadis aux exigences des publicains. Mais c’est que voyez-vous, je me sens grand appétit, avec un violent besoin de me désaltérer. Nous venons de loin…
« — Si vous venez de loin, repartit ce personnage austère, c’est une autre affaire. La loi y a pensé. Arrivez-vous de plus de cinquante milles en ligne directe, sans avoir pu vous arrêter ?
« — De bien plus loin, répondit Pierre, après avoir regardé le Seigneur, qui lui interdit d’un coup d’œil d’en révéler davantage.
« — Dans ce cas, c’est facile : passez par la porte de derrière et montrez soit vos papiers, soit un billet de retour du chemin de fer. »
Par malheur, les voyageurs célestes ne possédaient ni papiers, ni billet de chemin de fer. Alors le personnage austère les considéra avec méfiance, et s’en alla.
Jacques se souvint de ce qu’il avait vu faire dans sa jeunesse à Jean le Baptiseur, en de semblables occasions, dans le désert : il serra fortement sa ceinture et sa gaîté, tout innocente, lui revint. Pourtant, il dit à Jésus :
« — Seigneur, ce pays me paraît bien déshérité. Pourquoi n’y feriez-vous pas tomber la manne ? »