— Le mariage ! Eh ! consommé ou non, c’est un mariage. La misère, ça me connaît, je n’en ai pas peur, Bonnafoux. Mais mon frère de Marseille !

— Eh bien ? demanda le Monarque sans comprendre.

— Lui, à qui j’ai dit que je faisais un si beau mariage ! Et ma belle-sœur, que j’avais mise en dédain, et j’en ai eu tant de plaisir ! Qu’est-ce que je vais leur avouer, maintenant ?

Elle s’était remise à pleurer, par chaudes larmes. Et le Monarque comprit : elle était digne de lui ; elle n’avait pas de besoins, non ! mais de l’orgueil et de l’imagination. Son visage s’éclaira :

— Vaï, dit-il, ce n’est que ça ? Est-ce que je ne sais pas blaguer ? Est-ce que je n’ai pas prouvé que je sais y faire, pour blaguer ? Emma, Emma, tu verras !

Ils s’étreignirent sur le lit misérable. Et, dans l’ombre voluptueuse, ils méditèrent, à deux cette fois, un autre grand complot.


Même quand l’eau du Gardon n’a pas de vagues ni de chute, qu’elle se contente de courir, un peu vivement, d’une allure à la fois régulière et pressée, sur l’arène et les cailloux du fond et des rives, le bruit, le tout petit bruit de ses ondes légères est si plaisant ! C’est comme l’haleine fraîche d’une fille très jeune.

Le Monarque descendit vers elle. Ses pieds nus foulèrent une plage de beau sable jaune, mais si étroite que si les ondines y viennent encore danser le soir, en vérité il faut que leur taille ait diminué, depuis le temps, qu’elles ne soient guère plus grandes aujourd’hui que des poupées. Au-dessus de la tête les arbres se joignent en berceau ; plus loin, ils retombent presque au niveau du lit vague de la rivière. Cette place creuse est cachée, verte, discrète, imperceptiblement mélodieuse.

Résolument le Monarque entra dans l’eau, qui ne lui montait pas à mi-genoux. Son corps leste se pencha, ses bras brunis, mais bien faits, des bras d’homme qui ne se donne pas trop de mal, mais qui s’en donne tout de même, qui travaille, si vous voulez, mais pour le plaisir, s’abaissèrent d’un geste doux, prudent, presque câlin : il ramenait vers lui une vieille couverture de laine rouge, qu’il porta vers la berge avec des soins si délicats qu’on eût pensé qu’il glissait sur l’eau légère, au lieu de marcher. Il l’étendit sur le sable, tira son couteau, qu’il affûta sur un grès et se mit à la tondre, comme s’il eût rasé la joue d’une personne, avec des précautions alertes, des calculs précis dans tous ses mouvements. Quand il eut terminé ce travail étrange, dépliant un morceau de lustrine noire, il y étala gravement le produit de sa moisson et repassa une seconde fois son couteau sur la couverture. Et tous ces fils ténus qui formaient maintenant une sorte de bouillie humide, il les versa dans une sébile qu’il agitait lentement. Quand il en eut écumé la surface, au creux du vase de bois quelques grains brillants apparurent et tremblèrent, à peine plus gros que des pointes d’aiguille. Il soupira et rejeta la couverture dans l’eau, la calant avec des pierres.