Touloumès descendit prudemment jusqu’à la berge.

Ayant reconnu la place qu’il avait amorcée la veille, il commença de monter, à petits gestes patients et adroits, sa belle canne à pêche à quatre brins, terminée par un scion d’épine noire et un autre en bambou fendu. Il y fixa sa ligne, terminée par une racine de Florence, solide, nerveuse d’aspect, et un hameçon unique, tout neuf, couleur des élytres d’un scarabée bleu.

Comme, pour pêcher le poisson, il méprisait le blé cuit des pêcheurs vulgaires, il posa sur cet hameçon une boulette légère, de la grosseur d’un pois, faite de mie de pain, de miel et d’assa fœtida ; ayant pris la profondeur de l’eau, à la sonde, il descendit sa ligne de façon que l’appât demeurât libre, à dix centimètres du fond à peu près… Et puis il n’y eut plus dans son âme qu’un calme passionné, une espèce d’ivresse sereine : il pêchait !

De l’azur et du gris tombaient alternativement sur ses yeux, du haut du ciel. Parfois une ondée ruisselait sur le coutil imperméable qui recouvrait son gilet de chasse et son gros caleçon de laine molle ; et il ne voyait plus rien que le flotteur en liège qui, sur l’eau, tremblait sous l’averse ; mais il attendait patiemment, sachant que le poisson vient mieux à l’appât après la pluie. Parfois, au contraire, le soleil brillait, les arbres dénudés, au-dessus de la rivière paisible et noire, prenaient dans le lointain une teinte lilas très douce, et de temps en temps une tanche ou un chevesne mordait : c’était la grande bataille, le duel, moins inégal qu’on ne pense, entre le poisson qui se débat, furieux dans sa douleur, et l’homme qui l’amène lentement, suffoqué, jusqu’à l’épuisette, puis à la gibecière pleine d’herbe mouillée. Alors Touloumès mettait un nouvel appât, le bras fier, tout exalté encore par la vigueur patiente déployée dans la lutte.

Cependant il entendit, au-dessus de sa tête, des pas qui se rapprochaient, à la fois prudents et majestueux, sur l’herbe molle. Il se retourna : un gendarme était là qui le regardait curieusement. Touloumès n’en fut nullement inquiet : il ne pêchait pas en temps prohibé, la rivière est à tout le monde, sa conscience, enfin, ne lui reprochait rien. Le gendarme, d’ailleurs, demanda seulement, d’une voix sympathique et basse, comme s’il avait eu peur d’effrayer le poisson :

— Ça mord ?

— Oui ! répondit Touloumès d’un silencieux signe de tête.

Il abaissait des yeux satisfaits sur la gibecière ouverte où les beaux poissons s’agitaient encore : les gardons luisants, presque semblables à des carpes, mais plus minces ; les chevesnes aux yeux jaune pâle avec une tache noire. Leur dos était d’un vert sombre qui passait au bleu sur les côtes ; leurs flancs et leur ventre luisaient, d’un blanc de nacre qui frémissait dans l’agonie. Le gendarme, ayant regardé à son tour, déclara que c’était une belle pêche.

Tout à coup le flotteur fila, faisant un angle droit avec la rive, et plongeant avant même que Touloumès eût ferré. La longue canne plia, si brusquement qu’on eût cru qu’elle allait se rompre. Mais Touloumès, bien qu’ému jusqu’au cœur, avait pourtant gardé son sang-froid. Les lèvres pincées, il laissa le flotteur fuir aussi loin que la ligne le permettait, tira, rendit du fil de nouveau… Du vert très vif et de l’ocre moirés, des reflets blancs, des nageoires d’un vert éclatant, une tête forte et effilée, voilà ce qui apparut enfin à la surface de l’eau, au moment même où le poisson capté donnait de sa queue un si formidable coup que Touloumès en eut le bras presque démanché. Encore une fois il rendit du fil.

— La belle pièce ! dit le gendarme, avec un bon accent d’Alsace, la belle pièce ! Ah ! si vous alliez la perdre !