Et il tendit lui-même l’épuisette quand la proie bondissante revint près du bord. Prisonnier, le poisson remplit le filet, dont la hampe ployait sous son corps. On vit sa tête verte, sa gorge plus verte encore, couleur de prairie, ses yeux jaunes et ses lèvres jaunes qui claquaient désespérément.
— Comme il est grand ! dit le gendarme d’un air d’admiration. Il est grand, grand… comme un de mes pieds ! Et qu’est-ce que c’est ? Je n’en ai jamais vu comme ça.
— C’est un ombre ! répondit Touloumès, qui se vantait de connaître tous les poissons de France. C’est un ombre-chevalier. C’est un poisson rare, ici : il aura été enlevé par les inondations. Et il faut qu’il soit désorienté, affamé, pour avoir mordu sur une boulette.
— Ah ! fit le gendarme d’une voix toujours très douce, c’est un ombre-chevalier ?… Bon Dieu de bon Dieu, que c’est embêtant !
— Pourquoi ça ? demanda Touloumès, qui continuait à regarder sa prise avec orgueil.
— Du 15 octobre au 31 janvier, c’est interdit, la pêche de l’ombre-chevalier : décret du 18 mai 1878… C’est interdit, interdit ! Il faut que je vous dresse procès-verbal. Bon Dieu de bon Dieu, que c’est embêtant !
— Mais je ne l’ai pas fait exprès, voyons, de pêcher un ombre-chevalier ! s’écria Touloumès. Ce n’est pas ma faute si celui-là s’est pris à ma ligne ! Ça se pêche à la mouche, d’abord, l’ombre-chevalier, et je pêchais à la boulette. Je vais le remettre à l’eau, si vous voulez.
— Il mourrait de sa blessure, dit le gendarme : pollution des cours d’eau ! C’est interdit. Bon Dieu de bon Dieu, que c’est embêtant !
Toute son attitude révélait une infinie compassion, une bienveillance attendrie. L’espoir rentra dans l’âme de Touloumès. Il tira une pièce de quarante sous de sa poche.
— Non, non, monsieur ! fit le gendarme, éludant l’offre d’un geste, mais sans indignation. Ne vous inquiétez pas. Une contravention, on la dresse, mais ce n’est pas une raison pour que l’affaire suive son cours. J’arrangerai ça : on n’est pas des brutes. Je dirai les circonstances de la cause. Pour un ombre-chevalier, perdre une si belle pêche, quelle misère !