— Le 22 janvier 1910, dit-il, j’ai dû dresser une contravention à l’inculpé pour pêche, en temps prohibé, d’un poisson qu’il a reconnu être un ombre-chevalier.
— Par exemple ! s’écria Touloumès, c’est moi qui lui ai dit le nom du poisson. Il n’en savait rien, ce gendarme. Ah ! que j’ai été bête !
— Sur mon observation que c’était un poisson prohibé, poursuivit le gendarme, l’inculpé ici présent m’a répondu avec légèreté que c’était plutôt rare d’avoir le bonheur de le pêcher dans le Gardon, et n’a manifesté aucun regret. Lui ayant dressé procès-verbal, il a tenté de m’offrir une pièce de deux francs, et, sur mon refus, a voulu dissimuler des boulettes d’amorçage dont il a dû ensuite m’avouer la composition enivrante, pernicieuse au poisson. Lui en ayant fait reproche, comme étant contraire aux décrets et ordonnances, l’inculpé n’a témoigné aucun regret de sa conduite et m’a donné le nom d’idiot, étant en uniforme et verbalisant dans l’exercice de mes fonctions.
— Ah ! cria Touloumès, la crap…
Mais son avocat le fit taire, craignant qu’il n’aggravât son cas.
Touloumès s’entendit condamner à trois cents francs d’amende et à huit jours de prison « seulement », le maximum étant de trois mois « en considération de ce qu’il n’avait encore subi aucune peine », et de ce qu’il était de bonne vie et mœurs, ce que fit valoir son défenseur. Celui-ci s’empressa de le suivre hors du tribunal, craignant que son client ne se livrât à des manifestations funestes. Touloumès, en effet, s’était précipité sur le gendarme.
Mais le gendarme le regarda d’un air de bénignité qui donnait quelque chose de sublime à sa figure à la fois douce et mâle. Et avant que le condamné eût ouvert la bouche :
— Hein, fit-il, ils vous ont salé ! Mais je connais le geôlier de la prison, et si vous voulez…
Touloumès avait refusé d’en écouter davantage.