Cependant, avant d’entrer dans la baraque à Maillecoche, ils hésitaient, rapport aux vingt-cinq centimes qu’il leur faudrait débourser.

Alors, pour les décider, la bouche tordue vers l’intérieur, le forain hurla ces mots, dans un langage qu’ils ne pouvaient comprendre :

— Brama, Tiennou, brama, poucel !

Et du dessous même des planches jaillirent des cris farouches, inhumains en vérité, qui déchiraient l’air.

— Le voilà qui rugit, le sauvage, messieurs, dit Maillecoche. Entrez, entrez ! Vous verrez ce que vous n’avez jamais vu. Il mangera ce soir des cailloux, de la viande crue, du verre, des animaux morts et vivants, à poil et à plume. Il mangerait de l’homme, je vous dis, si je ne le retenais pas ! Mais ne craignez rien, il est attaché par une chaîne : je me méfie de ses mœurs et j’obéis aux précautions dictées par monsieur le commissaire de police.

Un à un d’abord, puis par groupes assez compacts, les villageois se décidèrent à entrer. La parade était finie, ils s’entassèrent sur les bancs. Devant eux s’élevait une estrade faite de planches posées sur des tréteaux et fermée par des rideaux de toile dont la peinture figurait un velours incarnat. Le forain, abandonnant l’estrade, entrebâilla ces rideaux et s’introduisit dans ce qu’on pourrait appeler les coulisses. Un homme tout pareil à celui qui était représenté sur les décors de la tente, nu jusqu’à la ceinture, le corps et la face teints au brou de noix, une couronne de plumes jaunes sur la tête, un pagne d’herbes artificielles autour du corps, y était assis sur une chaise. Madame Maillecoche, qui n’avait pas pris le temps d’enlever son costume de poisson-sirène, achevait de lui figurer sur la poitrine un tatouage émouvant : un aigle aux ailes éployées enlevant une négresse. Un nuage aux volutes bleues ajoutait à la beauté du dessin et servait à dissimuler les mamelles.

— Es prêt, Tiennou ? demanda Maillecoche en provençal.

— Tu le vois bien, dit Tiennou dans le même dialecte. Mais j’ai faim, Maillecoche, j’ai si faim : il y aura des tomates ?

Maillecoche répondit d’une voix autoritaire et significative :

— Nous dînerons quand tu auras mangé.